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« J’ai communiqué avec la mort » : le récit du professeur Valéry Garçon, survivant du séisme de 2010

12 janvier 2010-12 janvier 2022, 12 ans depuis qu’Haïti était frappée par l’un des séismes les plus dévastateurs de son Histoire. Port-au-Prince, sa capitale, s’est retrouvée en quelques secondes réduite à l’état de ruines. On estime à plus de 200. 000 le nombre de morts. De nombreux handicapés et des milliers de sans-abris ont été recensés. Apocalyptique ! À l’occasion de la commémoration de cette date, le Journal la Diaspora a rencontré Valéry Garçon, un survivant du tremblement de terre qui, 12 ans après, décrit ce moment comme le plus tragique de sa vie.

Journal la Diaspora : Qui est Valéry Garçon?

Valéry : Je suis né à Kenscoff, en 1980. J’ai une licence en linguistique, diplômé de l’École Normale Supérieure au département des Lettres modernes. J’ai étudié aussi la théologie à l’Academia Cum Spiritum. Actuellement,  je fais une étude spécialisée en « Enseignement du français en milieu créolophone » à l’École Normale Supérieure. Je suis professeur de français au niveau du nouveau secondaire au Lycée National de Kenscoff, à TEACH Haïti School of Hope à Delmas 75 et au Collège la Grâce à Pétion Ville.

Journal la Diaspora : Où étiez-vous lors du séisme?

Valéry : 12 janvier 2010, après avoir dispensé des cours dans deux écoles à Pétion-Ville, j’ai filé tout droit à la Faculté Linguistique Appliquée, à cette époque j’étais en deuxième année. Au moment de la catastrophe, je suivais un cours de littérature et linguistique dispensé par le professeur Louis Alvarès, qui a lui-même laissé sa peau ce jour-là, malheureusement.

Journal la Diaspora : Quels ont été vos réflexes au moment des secousses?

Valéry : J’avais une certaine sensation, bizarre,  je dirais, parce que c’était des secousses que je n’avais pas vécues auparavant ; je ne savais pas que cette sensation était l’effet du tremblement de terre. Tout de suite je me suis levé la tête et je ne voyais que le ciel. Le plafond de l’auditorium où nous suivions le cours s’était effondré. Dès lors, j’ai décidé de prendre les escaliers. Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de m’échapper, car les escaliers se sont écroulés avec moi jusqu’au rez-de-chaussée. Quelques temps après, je me suis retrouvé sous les décombres entre plusieurs murailles. J’ai passé la nuit sous des débris de l’établissement, côtoyant des personnes mortes. J’ai entendu les cris de personnes en détresse, mais aussi des paroles de toutes sortes. Toutefois, je n’étais pas le seul survivant là où j’étais, puisqu’il y avait deux autres camarades, eux aussi étaient vivants. Au lendemain du séisme, nous sommes parvenus à sortir des décombres vers les 4 heures de l’après-midi. J’ai aidé les deux autres camarades à grimper un mur pour s’en sortir. J’ai consenti de grands efforts pour grimper moi-même…, J’ai utilisé mes habits pour créer des techniques, après je me suis retrouvé dans un trou. Grâce à l’intervention de certains passants, je suis parvenu à sortir des décombres de la faculté, torse nu, avec une seule chaussure au pied et un bermuda. C’est à ce moment que je me suis rendu compte que le pays faisait face à un cataclysme d’ampleur apocalyptique. C’est la femme d’un ami qui m’a donné 100 gourdes pour pouvoir me payer une moto et retrouver ma famille à Pétion-Ville.

Journal la Diaspora : Après toutes ces péripéties, quelle a été la réaction de votre famille à votre arrivée?

Valéry : Avant de rentrer chez moi, j’ai rendu visite à une sœur qui habitait à Pétion-Ville. Malheureusement, les portes de sa maison étaient fermées, les voisins m’ont dit qu’elle s’était rendue sur un terrain de la zone. Ensuite, j’ai pris la direction de Jacquet où j’habitais avec des membres de ma famille. A mon arrivée, ils ont tous fondu en larmes, car ils ne savaient pas si j’étais mort ou si j’étais encore vivant, ils ne savaient même pas où aller pour me retrouver. A ma demande, ils m’ont emmené tout de suite à l’hôpital pour les soins nécessaires, parce qu’une barre de fer m’avait éraflé au niveau de l’œil, et une autre m’avait percé en dessous du bras. J’étais faible et ne pouvais pas me tenir debout. J’ai passé plusieurs mois où je n’arrivais même pas à manger des nourritures solides…

Journal la Diaspora : Alors que vous avez retrouvé votre famille, comment avez-vous vécu la suite de l’événement?

Valéry : J’ai vécu avec courage pour ne pas dire avec force, car j’ai communiqué avec la mort mais elle n’a pas voulu m’emporter avec elle. Aidé par ma famille, au fil du temps,  j’ai retrouvé le goût de vivre, même difficilement j’ai appris à oublier cette scène tragique dans l’histoire de ma vie. C’est ainsi que je continue à vivre et travailler pour gagner mon quotidien.

Journal la Diaspora: Vous arrive-t-il de vous replonger dans le récit de qui s’est passé à chaque 12 janvier ? 

Valéry : Oui, effectivement. En début de chaque année, après l’événement, j’ai des douleurs à l’estomac et à la tête, ce qui me rappelle les mauvais souvenirs du 12 janvier 2010. Parfois lorsque je dors, j’ai l’impression que la terre tremble, je suis encore sous des décombres. Comme professeur, j’ai fait le choix de travailler dans des écoles qui ont leurs toitures en tôles afin de garder le moral au beau fixe. Voyez-vous…

Journal la Diaspora : Un dernier mot professeur…

Valéry : Je ne souhaite à personne d’autre de vivre ce que j’ai vécu le 12 janvier 2010. Même si, je le crois, d’autres ont vécu pire. « Tranblemann tè pa yon fatalite se pare pou nou pare pou sa ».

Journal la Diaspora : Professeur Valéry Garçon le journal vous remercie !

Valéry : Merci de m’avoir accordé ce petit temps, à la prochaine!

Propos recueillis par Jean Kenson Carriès

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