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« Manman m pa vle’m antre nan chimè », témoignage d’une innocence perdue

Qui a dit que l’exemplarité est le meilleur moyen de transmission de savoir? On ne peut en disconvenir, car on l’a tous experimenté dans la vie et à l’ecole. On ne parvient vraiment à appréhender une notion que grâce à un exemple, un cas pratique proposé en support à la théorie. Malheureusement, cette verité est à double tranchant, car l’apprentissage du mal est tout aussi possible et sûr avec des exemples. Il peut l’être encore plus quand le cerveau des apprenants est vierge et frais, du coup apte à capter bien beaucoup et vite. Comme c’est le cas chez l’enfant. 

On ne mentionne pas assez dans les interventions publiques l’impact de la problématique de la violence sur le mental des enfants des quartiers populaires et populeux controlés par des gangs, mais il faut croire que l’impact en question va bien au-delà du traumatisme psychologique. Il conviendrait aussi de dire que les enfants sont dans un schéma d’apprentissage tacite et inconscient à force d’être exposés aux discours et aux actes violents qui occupent le quotidien collectif dans les differents foyers de violence du pays.

Des études sur le développement de l’enfant démontrent qu’un certain nombre de facteurs interviennent dans leur processus d’apprentissage. Dans ce lot il y a, notamment, la curiosité, la mémoire, le lien avec la réalité. Selon ces études, la curiosité est une caractéristique très développée chez l’enfant, elle le pousse à la découverte de ce qu’il ne sait pas encore, qu’il s’agisse de choses intellectuelles ou physiques. Les tout-petits sont naturellement curieux et motivés pour apprendre, parce qu’ils cherchent à maîtriser leur environnement et à acquérir plus d’autonomie. Les enfants de village de Dieu, du Bel-air, de Cité Soleil, de Delmas 2, de Croix-des-bouquets et de Raboto entre autres, n’y échappent pas. Et il se passe chaque jour des évenements, certes malheureux, mais dont le déroulement s’ancre dans leur mémoire, avec beaucoup de chance il les reproduiront plus tard. En parlant de mémoire, ces mêmes études disent aussi qu’elle est essentielle à l’acquisition des connaissances et indispensable à leur consolidation dans l’esprit des tout-jeunes. S’agissant du lien avec la réalité, il permet à l’enfant d’être plus sensible à des exemples concrets qui rendent le savoir théorique plus digeste et plus compréhensible. Rares sont les jours où les enfants des quartiers dirigés par des caïds ne voient pas de cadavre, n’assistent à une rixe mortelle ou n’entendent pas de propos violents. L’un ou l’autre de ces faits survient quasi-quotidiennement dans l’environnement immédiat de beaucoup d’enfants haïtiens. Pas besoin de grande compétence en matière de psychologie de l’enfance pour comprendre que la réalité opère sur l’esprit de ces derniers une espèce de formatage qui les amène à ne comprendre que le langage de la violence et à prendre la violence pour la seule règle dans la vie.

Ces dernières semaines, il y a une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux sur laquelle on voit un petit garçon agé de pas plus de trois (3) ans en train de refuser une arme de guerre qui lui a été tendue par un adulte qui s’amusait visiblement à provoquer le gosse. A priori hilarante, cette vidéo est symbolique parce qu’on y voit, a posteriori, un enfant en bas âge qui a déjà perdu son innocence à en juger par la réponse qui accompagne son refus de prendre l’arme : « manman m pa vle m antre nan chimè bòs ». Il est clair que dans la tête de cet enfant, l’image des armes renvoit automatiquement aux activités de banditisme.

Ils sont légion les enfants dans les foyers de violence à avoir perdu leur innocence très tôt à cause de ce qu’ils vivent. Fort de cela, il ne devrait pas être étonnant de constater que les membres des gangs soient de plus en plus jeunes. C’est en outre parce que le réel qui est le leur est une sorte de machine à produire des esprits délinquants.

Kensley Marcel

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