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« Peyi Lòk », une expérience traumatisante

Des événements sociopolitiques naissent souvent de nombreuses pratiques  en Haïti. Des néologismes surgissent pour décrire la réalité d’une époque et certains arrivent même à perdurer. Si le mot « Zenglendo » dans les années 90 et l’onomatopée « goudougoudou » en 2010 ont réussi à avoir une place dans l’histoire du pays, l’expression « peyi lòk » est en passe de s’installer dans l’imaginaire haïtien. Comme les mots, voire les expressions qui l’ont précédées, le concept « peyi lòk » conserve la connotation négative que lui prêtent de nombreux citoyens haïtiens notamment ceux qui vivent dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

L’arrivée de Jovenel Moïse à la Présidence d’Haïti est surtout marquée par de nombreux mouvements de protestations. Les turbulences ont même précédé son investiture.  Le premier tour de la présidentielle du 25 octobre 2015 a été annulé en raison des fraudes ‘‘massives’’ dénoncées par les membres de l’Opposition constituée en face de son mentor Michel Joseph Martelly. Parvenu au Pouvoir le 7 février 2017, Jovenel Moïse fait face à des manifestations de rue contestant son élection. Depuis, les mouvements de protestations n’ont pas cessé et les opposants réclament à cor et à cri son départ anticipé.

Les violences qui ont débuté en juillet 2018, après l’annonce de l’ajustement à la hausse du prix des produits pétroliers notamment la gazoline, sont pratiquement à l’origine de l’expression « peyi lòk ». Selon les émeutiers, il fallait fermer le pays, bloquer la circulation interurbaine, pour forcer le Gouvernement d’alors à revenir sur la décision d’augmenter le prix des carburants. Une situation qui a duré plusieurs jours et rallumé la flamme de la mobilisation antigouvernementale.   

Tandis que les événements de 2018 ont provoqué l’éviction de Jacques Guy Lafontant au profit de Jean Henry Céant à la Primature, l’effervescence née à partir de ce que l’on appelle couramment « le premier épisode de peyi lòk » a été atténuée jusqu’au renvoi du notaire par le Parlement le 21 Mars 2019.

Les conséquences du premier épisode de « peyi lòk » ont été aussi nombreuses que dévastatrices. Les déplacements dans la capitale ont été extrêmement difficiles, voire quasi impossibles. Dans certains quartiers populaires comme dans les hauteurs de Pétion-Ville, les habitants étaient arrivés à un moment où l’eau était difficile à trouver. Les scènes de pillages dans les maisons de commerce ont fait la une des journaux locaux et internationaux. Des commerçants ont perdu énormément de marchandises. Plusieurs magasins et véhicules privés sont partis dans les flammes attisées par la colère des manifestants. Sans compter les pertes enregistrées par l’Etat haïtien à cause du dysfonctionnement des institutions de l’Administration publique.

Un second épisode apocalyptique

De mars à Septembre 2019, un bras de fer est né entre l’Exécutif et le pouvoir législatif. Malgré sa majorité au Parlement, Jovenel Moïse a eu du mal à installer un nouveau gouvernement. Alors que les militants étaient dans les rues, les parlementaires de l’Opposition ont maintenu une forme de résistance afin d’amplifier les mobilisations anti-PHTK qui ont pris des formes diverses, notamment les actes de vandalisme dans l’enceinte du Corps législatif lors des séances de ratification.

Le « peyi lòk » allait se répéter dès le début du mois de septembre, une semaine après l’ouverture de l’année scolaire. Cette fois-ci, tout allait dégénérer. L’Opposition a montré ses muscles en mettant en veilleuse l’équipe au pouvoir. Des rues jonchées de barricades en tout genre rendant impossible la circulation d’un endroit à l’autre.

Les dégâts causés par ces mouvements sont énormes. Hormis les pertes enregistrées par l’Etat haïtien sur le plan économique, de nombreux citoyens en ont fait les frais. Des femmes enceintes sont mortes à cause de l’impraticabilité des routes menant aux centres hospitaliers. Des cas de viols ont été en nette augmentation, selon les témoignages ; et ceux qui ont placé des barricades dans les rues rançonnaient toute personne voulant se déplacer d’un endroit à l’autre. Une accentuation de la misère a été constatée alors qu’en 2018-2019, environ 6,3 millions d’Haïtiens n’étaient pas en mesure de satisfaire leurs besoins essentiels, dont 2,5 millions vivaient en dessous du seuil de pauvreté avec moins de 1,23 dollars par jour, selon l’économiste Kesner Pharel qui a également souligné que 58,9% de la population vivaient dans la pauvreté et 23,8%  dans l’extrême pauvreté.

Le risque de réédition subsiste

Le 7 février 2021 est une date qui fait planer de l’ombre sur le devenir de la nation si l’on tient compte da la position extrémiste exprimée par les membres de l’Opposition et celle des partisans de l’équipe au pouvoir.

Jovenel Moïse, 58e président d’Haïti, ne jure que par des projets de réformes constitutionnelle, énergétique et administrative de l’Etat. Parallèlement, les opposants persistent et signent : Jovenel Moïse doit quitter le Palais National au plus tard le 7 février 2021 ; position que le chef de l’Etat, droit dans ses bottes, rejette d’un revers de main à chaque prise de parole en public.

Avec l’intensification des protestations, les observateurs demeurent perplexes. Qu’il s’agisse des membres de la société civile organisée ou du monde de la politique, le pire est à redouter de l’après 7 février 2021. Et des menaces sont quotidiennement présentes et pesantes sur le fonctionnement de la vie sociale.

Les citoyens sont moins enclins à vaquer à leurs occupations quand les fauteurs de troubles sont dans les rues. Avec la prolifération des gangs et la multiplication des cas de kidnapping ainsi que les actes d’insécurité, certains craignent l’arrivée d’un nouvel épisode de « peyi lòk » provoquée par les protagonistes du chaos.

Marvens Pierre

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