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Le Carnaval National, énième prisonnier de la crise sociopolitique

Considéré comme la plus grande fête populaire d’Haïti, le Carnaval national réunit habituellement un nombre important d’Haïtiens de catégories sociales différentes. Depuis 2019, les activités carnavalesques ont cessé d’avoir lieu dans certaines grandes villes ou sont perturbées dans d’autres zones où le poids des évènements politiques pèse beaucoup moins. Tandis que de nombreux groupes musicaux, artistes et artisans en tiraient énormément de profits, l’annulation des festivités pendant deux années consécutives crée un vide immense, un manque à gagner tant pour les acteurs de premier plan de cette fête populaire que pour les membres de la diaspora qui profitaient de cette période pour renouer avec leurs racines. Encore en 2021, l’incertitude continue de planer sur sa réalisation.

L’arrivée de Michel Joseph Martelly au pouvoir a modifié  quelque peu l’organisation du Carnaval dans le pays. De 2012 à 2014, la délocalisation de l’événement dans les chefs-lieux de plusieurs départements autres que celui de l’Ouest a eu un impact sur l’économie des zones ciblées. De la ville des Cayes en passant par le Cap-Haïtien, jusqu’à la ville des Gonaïves,  cette stratégie, bien qu’elle ait essuyé de nombreuses critiques, a  aidé à découvrir l’identité culturelle régionale, élément constitutif de la diversité culturelle nationale.

Bien que les sujets traités à travers les meringues carnavalesques soient récurrents, les carnavaliers ne s’en lassent guère de l’ambiance, voire de la jouissance qu’elles procurent. Le patriotisme, le burlesque, l’engagement politique constituent fort souvent le fond principal des thématiques exploitées par les artistes. Même quand les textes musicaux dénonçaient les exactions d’un régime politique quelconque, les artistes ont toujours eu la possibilité de produire leurs œuvres sans s’inquiéter. Certaines fois, il était interdit à des musiciens dits engagés de participer au défilé des trois jours gras, néanmoins les férus de carnaval pouvaient danser au rythme de leurs groupes et artistes préférés.

Les revendications font loi…

Jovenel Moïse, successeur légal de Michel J. Martelly, a voulu perpétuer la pratique de délocalisation dès son arrivée au pouvoir. Pour démarrer sa première année de mandat présidentiel, M. Moïse, fortement influencé par son mentor, a déclaré que la ville des Cayes devrait recevoir le Carnaval National. Les circonstances ont joué en faveur du grand Sud. Non seulement le nouveau chef d’État voulait encourager l’économie de la région ayant été durement touchée par l’Ouragan Matthew, mais également faire de l’initiative de son prédécesseur une identité inhérente au Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK).

Malgré les conditions difficiles dans lesquelles les jours gras ont été réalisés, le carnaval national aux Cayes fut une réussite suivant le témoignage des partisans  du régime. L’année suivante, les carnavaliers ont du se rendre dans la capitale (Port-au-Prince) pour jouir pleinement des activités relatives à cette grande manifestation culturelle populaire. Initialement promis à la ville du Cap-Haïtien, le Carnaval National 2019 a été redirigé vers la cité de l’Indépendance. L’une des raisons de ce changement concerne surtout la célébration en 2020 du bicentenaire de la mort du Roi Henri Christophe.

Les mouvements de protestations enclenchés après les émeutes de juillet 2018 ont constitué les prémices de ce qui allait aboutir à l’annulation du Carnaval National. Quoique le budget ait été redistribué afin de supporter les villes qui voulaient malgré tout organiser des festivités. De septembre 2018 à février 2019, une campagne médiatique a été effectuée au détriment du Carnaval National. Les opposants à l’équipe du président de la République, Jovenel Moïse, ont juré de boycotter les jours gras, car le pays ne pouvait nullement fêter comme ce fut le cas pendant de longues décennies alors que plusieurs villes étaient en effervescence. Les Gonaïves ont malheureusement manqué l’occasion de réaliser le doublé comme les Cayes.

Après 3 mois de troubles sociopolitiques ayant marqué la fin de l’année 2019, nombreux sont ceux qui ont espéré que l’an 2020 aurait pu démarrer de manière à ce que les activités culturelles, notamment le Carnaval National, puissent revivifier l’économie du pays, à genoux depuis plusieurs années.  Contre toute attente, les formes que prenaient les revendications des employés de la fonction publique dont des policiers ont permis au scénario de 2019 de se répéter, et ce, de manière très violente. Alors que les policiers réclamaient de meilleures conditions de travail et la reconnaissance d’un syndicat au sein de l’institution policière, un groupe extrémiste dénommé « Fantom 509 » a fini par incendier les stands au Champ-de-Mars ainsi que des camions utilisés pour la construction des chars musicaux.

L’intolérance, un poison violent

Depuis la chute des Duvalier, Haïti se targue d’avoir fait le grand virage vers la démocratie. Pourtant, les principes démocratiques défendant l’existence d’opinions politiques diverses et le respect des libertés fondamentales de l’homme sont souvent bafoués. Le Carnaval National n’échappe pas à la règle de l’intolérance qui est aux antipodes des valeurs républicaines.

Priver les autres de leur liberté, les rendre prisonniers des mouvements qui ne les concernent peu ou pas, devient une pratique récurrente en Haïti. Ainsi de nombreux carnavaliers en terre natale ou dans la diaspora sont forcés de rester loin des jouissances de la plus grande fête populaire parce que certaines gens protestent contre certaines mesures étatiques ou désirent la satisfaction de leurs revendications. Pour le bon plaisir d’une minorité, la majorité est obligée de subir la loi de l’intolérable. Ne faudrait-il pas, au nom de la tolérance, revendiquer le droit de ne pas tolérer l’intolérable?

Marvens Pierre

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