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Et si la crise haïtienne faisait évoluer la diplomatie mondiale ?

Alors que le pays est sous le choc après l’échec de l’opération policière à Village de Dieu le 12 mars dernier, un récent tweet du Ministère russe des Affaires Etrangères alimente les débats sur la crise haïtienne notamment à travers les réseaux sociaux. Selon la porte-parole du Ministère, Maria Zakharova, le Gouvernement russe serait prêt à aider Haïti à sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouve depuis des décennies.

« Haïti est entrée dans une nouvelle période d’instabilité politique et la plus grande crise sociale et économique jamais vue », a déclaré Maria Vladimirovna Zakharova lors d’une conférence de presse en date du 12 mars 2021. Un message relayé par le compte officiel du Ministère russe des affaires étrangères. Selon elle, le Gouvernement russe est prête à aider les Haïtiens à rétablir la stabilité politique, à maintenir la sécurité intérieure et à former du personnel. « En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, nous suivons de près les événements en Haïti, qui nous inquiètent.  À l’heure actuelle, cet État des Caraïbes traverse une nouvelle vague d’instabilité politique qui dure depuis plus d’un quart de siècle. Haïti est en proie à une crise sociale et économique majeure.  Cette situation, avec quelques changements de tel ou tel côté, est devenue un mode de vie constant pour les Haïtiens », a-t-elle laissé entendre.

Enjeux géostratégiques

Cette prise de position de la Fédération de Russie traduirait une évolution profonde de la diplomatie mondiale notamment de la politique extérieure de la Russie non seulement vis-à-vis d’Haïti mais aussi envers les Etats-Unis d’Amérique, a fait valoir le professeur James Boyard qui revient sur la Conférence de Yalta tenue du 4 au 11 février 1945 au palais de Livadia, en Crimée ayant divisé le monde en trois grandes zones d’influence (Grande-Bretagne, Etats-Unis, Union Soviétique). Les considérations adoptées à l’issue de cette conférence allaient  déterminer les codes de conduites des grandes puissances d’après la seconde guerre mondiale ainsi que pendant toute la durée de la guerre froide. Néanmoins, la crise de Cuba, étant considérée comme une intrusion russe dans les Amériques par certains et, par d’autres comme une action de riposte des Russes à la tentative d’ingérence des Américains en territoire turc, a failli changer la donne.

Hormis le respect de ces dispositions, l’Amérique a toujours été, et ceci depuis la Doctrine de Monroe, la chasse gardée des Etats-Unis. L’aide russe proposée à Haïti est quelque chose d’inédit qui peut avoir des incidences majeures sur le plan géostratégique. Dans les différentes missions de maintien de la paix de l’ONU qui se sont succédé depuis 1994 en Haïti, aucun contingent russe ou chinois n’a été remarqué, car la Chine et la Russie avaient décidé de laisser aux Etats-Unis la gestion des crises haïtiennes.

Pour le professeur Fernando Estimé, l’aide offerte à Haïti par le Gouvernement russe est une forme de provocation ayant rapport directement à la crise ukrainienne qui dure depuis quelques années. C’est une façon de montrer aux Américains que la Fédération de Russie peut s’immiscer dans son pré-carré. Le spécialiste en relations internationales estime que les Russes veulent prouver aux Américains qu’ils sont non seulement au courant de ce qui se passe en Amérique, dont les crises haïtienne et vénézuélienne, mais aussi pour signifier aux Etats-Unis que la démocratie qu’ils prônent n’est qu’illusion. Dans le même ordre d’idées, une partie du discours prononcée le 12 mars concernant Haïti se lit comme suit : ‘‘Comment peut-on qualifier autrement le « gros bâton permanent de la démocratie » utilisé par le voisin du nord d’Haïti qui se dit l’État le plus démocratique du monde?  Quel autre résultat aurait-on pu attendre d’une telle « assistance » extérieure comme le pouvoir absolu de longue date du clan Duvalier soutenu par Washington et deux invasions militaires étrangères – en 1915 et 1994 – en un siècle?  Ces questions ne sont pas rhétoriques mais ont des réponses.  Quel autre résultat peut découler d’une présence extérieure qui imprègne en permanence tous les domaines de la vie économique et politique d’Haïti et qui vient avec l’imposition d’un pouvoir direct par l’instigation de conflits entre les élites nationales?’’. Si les Etats-Unis utilisent la crise ukrainienne pour tenter de jouer dans le pré-carré de la Russie, la crise haïtienne peut servir de prétexte pour renvoyer la balle.

Les lignes risquent de bouger rapidement

Les Etats-Unis font usage d’une pratique flagrante du double standard, selon le gouvernement russe.  « Nous constatons cela au Venezuela, à Cuba, en Syrie et dans un certain nombre d’autres pays dans différentes parties du monde.  Il est triste que l’on utilise ouvertement la double moralité qui érode les principes internationaux (si on peut l’appeler du tout la moralité) et que la démocratie ne soit interprétée que par la restitution occidentale et en grande partie comme une excuse pour l’ingérence.  D’où les défis dont nous discutons aujourd’hui en ce qui concerne Haïti et la responsabilité des États étrangers pour leur part dans l’aggravation de ces défis », a martelé Mme Zakharova. Pour les autorités russes, l’essentiel est de se rendre compte que le véritable objectif de l’aide n’est pas d’imposer des schémas étrangers mais d’aider les gens à décider eux-mêmes de leur destin via un dialogue inclusif, la formation d’un consensus public et politique basé sur leur droit interne et les normes internationales et sans ingérence. 

Quoiqu’elle ait souligné la violation de la charte de l’Organisation des Nations Unies par des membres du Conseil de Sécurité, Maria V. Zakharova précise que son pays, étant attaché aux principes de la Charte de l’ONU, est disposé à apporter l’assistance nécessaire aux Haïtiens, à la fois bilatéralement et sous les auspices du Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti.  « Nous avons l’intention d’aider Haïti à rétablir la stabilité politique dans le pays, à maintenir sa sécurité intérieure, à former son personnel, à maintenir la paix et à garantir les droits de l’homme », a-t-elle poursuivi.

« Les Etats-Unis sont obligés de s’engager davantage dans la recherche d’une solution immédiate et définitive à la crise haïtienne afin que la Fédération de Russie n’intervienne pas en Haïti voire dans d’autres pays de la région sous prétexte que l’Administration américaine est dépassée par les événements. Bien que l’offre puisse faire référence à une aide opérationnelle, les Américains doivent évacuer le problème d’Haïti sinon les Russes vont l’exploiter à leur profit », analyse le professeur James Boyard. Il faut s’attendre à une évolution de la situation haïtienne dans les prochaines semaines car les lignes vont bouger. Un engagement plus direct voire plus agressif sera éventuellement l’approche des Américains dans les affaires du pays. Alors que le pouvoir en place peut décider de refuser l’offre russe, rien ne peut garantir que la prochaine équipe n’aura pas à prendre la direction opposée à la suite des prochaines élections ou en cas de chute du régime du PHTK. Ce qui risquerait de tout faire basculer en faisant d’Haïti un deuxième cas à côté du Venezuela.

Sachant que les Etats-Unis ont toujours prôné le dialogue en vue d’organiser des élections libres, honnêtes et démocratiques dans le pays dès que possible, le choix de l’Administration Biden est presque prévisible. La mise en place d’un plan de soutien au rétablissement d’un climat serein est à envisager si l’on tient compte des récentes actions des Américains envers la Police Nationale dont la coopération haïtiano-colombienne en matière de lutte contre les enlèvements.

Une monnaie d’échange

Le cas haïtien n’intéresse pas forcément les autorités russes, estiment des experts en relations internationales. La crise haïtienne peut toutefois aider la Russie à élargir son influence en Amérique, puis servir de monnaie de négociation dans d’autres affaires vis-à-vis des Etats-Unis concernant des pays comme le Venezuela, l’Iran voire la Russie elle-même qui pourrait avoir besoin de renégocier des sanctions prises par les Américains à son encontre.

Avec l’impact de la COVID-19 sur l’économie mondiale, une influence sino-russe en Amérique peut sonner le glas de l’emprise américaine dans de nombreuses régions du monde. Ainsi, même des petits pions comme Haïti peuvent être considérés comme des grains de sable dans le rouage de la politique étrangère des Etats-Unis.

 Marvens Pierre

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