lundi, septembre 28

Alors que l’insécurité, la faim et les enlèvements étendent leur emprise sur le pays comme l’illustrent les kidnappings de la directrice générale de l’ONAPE, Stéphanie Paultre, de Me Caleb Jean-Baptiste et de James Boyard, plusieurs prétendants au pouvoir multiplient alliances, regroupements et manœuvres de séduction électorale. Pourtant, la campagne officielle n’a pas encore commencé, la liste définitive des candidats demeure inconnue et seulement 690 817 citoyens seraient inscrits comme électeurs. Cette effervescence prématurée traduit-elle une véritable volonté de servir ou l’obsession d’un pouvoir convoité au mépris des urgences nationales ?

Depuis plusieurs semaines, le paysage politique haïtien s’anime à un rythme qui contraste singulièrement avec l’immobilisme observé face aux souffrances de la population. Des regroupements se forment, des alliances se négocient, des candidatures s’annoncent et des opérations de mobilisation s’organisent comme si le pays était déjà entré en pleine campagne électorale.

Pourtant, au regard du calendrier officiel, la campagne du premier tour ne devrait commencer que le 5 octobre 2026. Plus troublant encore, la prolongation du processus d’inscription des candidatures pourrait repousser au 14 octobre la publication de la liste définitive des candidats agréés. Autrement dit, la campagne pourrait débuter avant même que le pays ne sache officiellement qui est habilité à concourir.

Cette précipitation n’est pas anodine. Elle révèle une conception de la politique dans laquelle la conquête du pouvoir semble précéder toute volonté de répondre aux besoins essentiels de la nation. Comment prétendre diriger un pays lorsque l’on paraît davantage préoccupé par la distribution des candidatures que par la sécurité des citoyens ?

La directrice générale de l’ONAPE, Stéphanie Paultre, et Me Caleb Jean-Baptiste ont été enlevés dans l’Artibonite. James Boyard, inspecteur général de la Police nationale et directeur de cabinet du ministre de la Défense, a été kidnappé le 11 juin. Plus de trois mois après son enlèvement, des informations récentes indiquent qu’il demeure toujours entre les mains de ses ravisseurs.

Lorsque même des responsables de haut rang peuvent être enlevés sans que l’État ne parvienne à les retrouver, quelle garantie de sécurité peut-on offrir au simple citoyen appelé à s’inscrire, à faire campagne ou à se rendre aux urnes ?

La faiblesse de l’enregistrement électoral renforce ces interrogations. Avec seulement 690 817 citoyens qui seraient inscrits comme électeurs, une grande partie de l’électorat potentiel demeure en dehors du processus. L’insécurité, les déplacements forcés, l’inaccessibilité de certaines communes et la méfiance envers les institutions limitent nécessairement la participation.

Dans ces conditions, une élection organisée à la date prévue serait-elle réellement nationale, inclusive et représentative ? Ou consacrerait-elle la mise à l’écart de millions de citoyens privés, dans les faits, de leur droit de vote ?

Le calendrier du CEP prévoit un premier tour présidentiel et législatif, accompagné d’une consultation constitutionnelle, le 13 décembre 2026. Toutefois, le Conseil reconnaît lui-même que la réalisation de ce calendrier dépend de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et de la disponibilité des ressources financières nécessaires.

Or, à moins de trois mois du scrutin, ces conditions essentielles paraissent loin d’être réunies. Les groupes armés continuent d’étendre leur influence, plus de 1,4 million de personnes ont été déplacées et plusieurs territoires demeurent difficilement accessibles. Tenir matériellement un scrutin ne suffirait donc pas à garantir une élection crédible, libre et équitable.

Dès lors, une question fondamentale s’impose : pour quelle élection ces prétendants au pouvoir sont-ils déjà en campagne ?

Pour une véritable consultation nationale à laquelle chaque citoyen pourra participer librement ? Ou pour une compétition restreinte à quelques territoires accessibles et à une faible portion de l’électorat ?

Haïti n’a pas uniquement besoin de candidats supplémentaires, de nouvelles coalitions ou de promesses recyclées. Le pays a besoin de dirigeants capables de placer la sécurité, la dignité humaine et l’intérêt collectif au-dessus de leurs ambitions personnelles.

Avant de solliciter les suffrages du peuple, encore faudrait-il démontrer que l’on se soucie de sa survie.

Jean-Marc Dieudoné

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