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« Bwa kale », « Sòlèy la monte », « Nou pral fè makèt », des slogans pour pimenter la mobilisation populaire

Déceler de manière littérale le sens et le message cachés derrière chaque slogan revient à trouver une aiguille dans une botte de foin. En Haïti, en temps de mobilisation, les esprits sont au rendez-vous pour imaginer des slogans susceptibles d’alimenter les revendications populaires et pimenter la rue.

Il est difficile de s’en passer des slogans qui inondent les rues, ces derniers mois. À Port-au-Prince, les thèmes populaires dont « solèy la monte », « al fè makèt » sont loin de faire leur temps. À Delmas, rares sont des manifestants à ne pas signaler le slogan « nou pral fè makèt » pour exprimer un mot d’ordre plus ou moins voilé d’un groupe d’individus en opposition avec le statu quo, prenant pour cible une catégorie sociale. « Bwa kale » est dans une certaine mesure plus récent et plus évocateur que d’autres slogans. Il est une invitation à intensifier la mobilisation contre le gouvernement de facto dirigé par le docteur Ariel Henry qui s’entête à l’idée d’augmenter la pression fiscale sur une population fragilisée par l’inflation, l’insécurité alimentaire, entre autres. Il est un appel à serrer les rangs, à monter la fronde contre des dirigeants qui nient la souffrance de la majorité pour imposer des décisions impopulaires.

À la croisée d’une crise de l’essence aux contours indécis, la population tire dans son répertoire une devise qui épouse bien le contexte. Aux Cayes, « bwa kale » a été pour la première fois évoqué au milieu d’un été charbouillant marqué par des soulèvements populaires en cascade contre la rareté du carburant. Le slogan a suivi son cours pour résonner dans le Grand-Sud avant de s’installer dans l’Ouest et l’Artibonite. À Port-au-Prince, une station de radio s’en sert comme thème de prédilection pour épicer ses programmes dédiés à la couverture des manifestations dans les rues. Sur les ondes de Radio Regard FM, « bwa kale » est devenu un hymne incontestable pour agrémenter la mobilisation et faire écho aux protestations populaires.

Jusqu’ici, le slogan tourmente sociologues, linguistes, communicateurs sociaux. C’est comme inviter à soulever des montagnes quand il est question de décortiquer, non au premier degré, l’expression. Dans une dimension académique et simpliste, le thème renvoie à la vulgarité et l’indécence. Lors d’une tentative de décantation de « bwa » et « kale », dans un registre « Créole » pure, il revient à murmurer une réponse inappropriée aux oreilles chastes, analyse un linguiste.

Pour un sociologue, s’exprimant sous couvert de l’anonymat, « nou pral fè makèt », doit interpeller les acteurs sur la nécessité de rompre avec certaines disparités sociales qui déséquilibrent la société. Aux yeux de certains observateurs, un groupe de nantis, d’entrepreneurs asphyxient la population, pratiquent la vie chère et privent la majorité de certains droits. Dans cette perspective, la problématique de redistribution des ressources est mise en débat. Il transpire également des clivages sociaux historiques qu’on n’a jamais pu enterrer.

Hervé Noël

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