mardi, mars 17

Située à environ 40 à 60 kilomètres de Port-au-Prince, de l’autre côté du golfe de la Gonâve, se trouve l’île de La Gonâve, la plus grande île d’Haïti. Avec une superficie d’environ 743 km², elle est plus vaste que plusieurs États insulaires des Caraïbes tels que la Barbade ou Sainte-Lucie.

Cependant, malgré sa taille et sa proximité avec la capitale, La Gonâve demeure l’un des territoires les plus enclavés du pays. Sa population fait face quotidiennement à d’importants défis en matière de transport, de communication et d’accès aux services publics de base.

Administrativement, l’île comprend deux communes — Anse-à-Galets et Pointe-à-Raquette — ainsi que onze sections communales réparties sur un territoire souvent montagneux et difficile d’accès. La population est estimée entre 90 000 et 100 000 habitants, bien que l’absence de recensement national depuis plus d’une décennie rende ces chiffres incertains.

Ces dernières années, la situation s’est davantage complexifiée. L’insécurité croissante à Port-au-Prince et dans ses environs a contraint de nombreuses familles à fuir leur domicile, certaines trouvant refuge sur l’île. Pour elles, La Gonâve devient un espace de sécurité relative et de résilience, malgré l’absence d’infrastructures adéquates.

Accès et transport : un défi structurel majeur

L’un des principaux obstacles au développement de La Gonâve réside dans le manque d’infrastructures routières. À ce jour, il n’existe aucun réseau routier fonctionnel permettant de relier efficacement les deux communes ni d’assurer un accès régulier aux sections communales.

Des localités comme Dankriyen (3e section de Trou-Louis), Picmy (5e section d’Anse-à-Galets) ou encore Morne Chandelle, accessible via la route de Port-Trois-Lots, ne peuvent être atteintes qu’à travers des sentiers escarpés et difficilement praticables. Cette réalité limite fortement la mobilité des habitants, entrave l’accès aux soins de santé et à l’éducation, et freine les activités économiques.

La crise sécuritaire nationale accentue encore cet isolement. Tandis que les déplacements deviennent dangereux sur le continent, l’île se retrouve davantage coupée de Port-au-Prince. Parallèlement, l’absence de routes internes crée une double isolation : vis-à-vis du continent, mais aussi entre les communautés elles-mêmes.

Malgré ces contraintes, les communautés continuent de s’organiser autour de la tradition du Konbit, un système de solidarité et de travail collectif profondément enraciné dans la culture haïtienne.

À Boukan Lama (6e section), en direction de Port-Titan, les habitants ont collaboré avec l’organisation AJADOSO pour améliorer l’accès routier pour les animaux et les motocyclettes.
Dans la 2e section de Grand-Vide, le groupe communautaire « Zòn Pam Pi Bèl » a réalisé plusieurs kilomètres de routes avec ses propres moyens.

Au cours des cinq dernières années, Rasin Devlopman, organisation communautaire implantée sur l’île, a soutenu plusieurs initiatives locales visant à améliorer l’accès routier à travers des microprojets à impact.

Il convient également de souligner la contribution de Roots of Development, partenaire clé qui comprend l’importance du financement flexible (fonds non affectés) dans les dynamiques de développement communautaire. Ce type de soutien permet de répondre rapidement à des initiatives locales spontanées mais essentielles.

Bien que ces améliorations soient souvent temporaires et vulnérables aux intempéries, elles contribuent à réduire les accidents, faciliter les déplacements et, dans certains cas, sauver des vies.

Accidents de moto et accès limité aux soins de santé

En l’absence de routes adaptées, la moto constitue le principal moyen de transport sur l’île. Toutefois, les conditions précaires des voies entraînent de nombreux accidents, parfois graves.

L’accès aux services de santé reste également limité. Les blessés doivent souvent parcourir de longues distances dans des conditions difficiles pour atteindre l’hôpital Wesleyen d’Anse-à-Galets, l’un des principaux centres de santé de l’île.

Un cas récent illustre cette réalité : celui du CASEC Vadner Gabriel, victime d’un accident de moto ayant entraîné une fracture de la jambe. Cet exemple met en évidence une vérité fondamentale : l’engagement communautaire, aussi fort soit-il, ne peut se substituer aux investissements de l’État dans les infrastructures publiques.

Défis de communication

Les télécommunications et l’accès à Internet représentent un autre défi majeur. Le signal téléphonique est souvent faible ou instable pendant plusieurs jours, en raison du manque d’infrastructures et de l’insuffisance d’alimentation électrique.

Il arrive fréquemment que les réseaux Natcom et Digicel soient indisponibles, laissant les communautés sans communication, même en situation d’urgence.

Cette situation a également un impact économique important. La communication avec la diaspora haïtienne est essentielle, de nombreuses familles dépendant des transferts financiers envoyés depuis l’étranger.

Internet satellitaire : une solution partielle

Face à ces défis, l’Internet satellitaire, notamment Starlink, constitue une solution partielle.

À Pointe-à-Raquette, plusieurs institutions — Wesleyenne, Nazaréenne, l’entreprise Cosmopoli et le presbytère de l’église Saint-Louis — ont installé ce système.

Dans une optique d’accès élargi, Rasin Devlopman a également mis en place une connexion Starlink ouverte à la communauté.

Selon Evingts Jean-François (Richard), coordonnateur de programme à Pointe-à-Raquette, cette connexion est devenue une ressource essentielle :
• les élèves l’utilisent pour leurs travaux scolaires,
• les familles communiquent avec leurs proches à l’étranger,
• les professionnels et autorités locales s’en servent pour leurs tâches administratives.

Engagement communautaire et nécessité d’une action publique

L’histoire de La Gonâve est avant tout celle de la résilience communautaire. Les habitants continuent de s’organiser, de mobiliser des ressources et de s’entraider.

Cependant, le développement durable ne peut reposer uniquement sur ces initiatives.

Selon la théorie du changement de Rasin Devlopman, le progrès nécessite une collaboration multi-acteurs :
• l’État haïtien, garant des infrastructures publiques
• les communautés locales, moteurs de mobilisation
• les organisations locales et internationales, appuis techniques et financiers
• la diaspora haïtienne, pilier économique
• le secteur privé, vecteur d’investissement et d’innovation

La Gonâve dispose d’un fort potentiel humain, culturel et environnemental. Pour le concrétiser, une synergie renforcée entre ces acteurs est indispensable, accompagnée d’investissements structurants dans les infrastructures routières, la santé et les télécommunications.

Louino Robillard

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