À moins de quatre mois du premier tour des élections prévu le 13 décembre 2026, le processus électoral haïtien entre progressivement dans une phase décisive. Entre les différents scrutins, les nombreux candidats attendus, les partis et regroupements politiques, les règles électorales et les démarches nécessaires pour voter, il peut être difficile pour un citoyen ordinaire de savoir exactement comment fonctionne le processus.
C’est précisément à ce problème que veut répondre Pamelection, une nouvelle plateforme civique accessible sur pamelection.org.
Son ambition tient en une idée simple : permettre à n’importe quel Haïtien de comprendre gratuitement qui se présente, pour quel poste, comment fonctionne l’élection et où voter, sans qu’un candidat ou un parti puisse payer pour bénéficier d’une meilleure visibilité.
Expliquer les élections avec des mots simples
Pamelection se présente comme une initiative gratuite, neutre et à but non lucratif.
La première composante du projet est déjà accessible : un centre d’apprentissage regroupant plus de 25 guides en français et en anglais.
Ces contenus cherchent notamment à expliquer le système électoral haïtien, le fonctionnement des deux tours, le rôle des différents élus, les conditions de candidature ou encore la manière dont les votes sont comptabilisés.
L’objectif est de transformer des règles parfois complexes en informations compréhensibles par le grand public.
À terme, la plateforme prévoit également d’intégrer les informations officielles sur les candidats à mesure qu’elles seront rendues disponibles.
Les mêmes règles de présentation pour tous les candidats
L’un des principes annoncés par Pamelection concerne la manière dont les candidats seront présentés.
Chaque profil devrait suivre exactement la même structure : mêmes catégories d’informations, même espace et même format visuel.
Aucun candidat ne pourra payer pour être mis en avant.
Ce choix vise à créer un espace où l’utilisateur peut consulter l’information sans publicité politique intégrée à la présentation des candidats.
La plateforme prévoit également une fonctionnalité baptisée « My Ballot », destinée à aider les électeurs à identifier les élections et candidats correspondant à leur circonscription.
Mesurer ce que pensent les participants
Mais Pamelection veut aller plus loin que la simple diffusion d’informations électorales.
Pour chaque course électorale, les utilisateurs pourront répondre anonymement à deux questions : « Pour qui voteriez-vous aujourd’hui ? » et « Quelles sont, selon vous, les chances de victoire de chaque candidat ? »
Les réponses ne seront publiées que sous forme agrégée, avec un minimum annoncé de 25 participants.
La plateforme insiste cependant sur une distinction importante : ces résultats ne seront pas présentés comme des sondages représentatifs de la population haïtienne.
Ils refléteront uniquement les réponses des personnes ayant choisi de participer.
Cette précision sera particulièrement importante pour éviter qu’un résultat obtenu auprès des utilisateurs du site soit interprété comme une mesure de l’ensemble de l’électorat.
Après les élections, confronter les prédictions aux résultats
Pamelection prévoit également une expérience assez inhabituelle dans le paysage électoral haïtien : conserver les prédictions faites avant le scrutin et les confronter ensuite aux résultats officiels.
Une fois les résultats définitifs publiés par le Conseil électoral provisoire, les probabilités données par les participants devraient être évaluées à l’aide du score de Brier, une méthode statistique permettant de mesurer la précision de prévisions probabilistes.
L’objectif n’est donc pas seulement de demander aux citoyens ce qu’ils pensent aujourd’hui, mais également de pouvoir revenir après l’élection et observer dans quelle mesure leurs anticipations correspondaient à ce qui s’est réellement produit.
En revanche, Pamelection affirme qu’elle ne fera aucune projection électorale le soir du scrutin. Pour les résultats, la plateforme prévoit de publier uniquement les chiffres officiels du CEP, accompagnés de leur source et de l’heure de leur publication.
Une place particulière pour la diaspora
La diaspora constitue un autre volet du projet.
Même lorsque les Haïtiens vivant à l’étranger ne remplissent pas les conditions leur permettant de participer directement au scrutin, Pamelection prévoit de leur permettre de contribuer aux questions d’opinion et de prédiction.
Mais leurs réponses devraient être séparées de celles des participants se trouvant en Haïti.
Cette séparation pourrait produire un ensemble de données intéressant : elle permettrait notamment d’observer les différences éventuelles entre la perception du processus électoral en Haïti et celle de la diaspora.
Là encore, ces données devront être comprises comme celles des participants à la plateforme, et non comme des sondages représentatifs de l’ensemble des Haïtiens vivant dans le pays ou à l’étranger.
L’indépendance comme principe affiché
Sur une plateforme consacrée aux élections, la question du financement et de l’indépendance est inévitable.
Pamelection affirme qu’elle n’acceptera ni dons ni sponsors pendant le cycle électoral, qu’aucun membre de l’équipe — y compris son fondateur — ne sera rémunéré dans ce cadre et que le projet n’est affilié ni à un parti politique ni au CEP.
Le projet annonce également son intention d’ouvrir son code source, de publier certaines données sous licence libre et de maintenir publiquement un registre des corrections apportées aux informations publiées.
L’idée est de permettre aux utilisateurs de savoir non seulement d’où vient une information, mais également lorsqu’une erreur a été identifiée et corrigée.
Un projet construit comme un « konbit »
Derrière Pamelection se trouve Kenley Jean, ingénieur logiciel haïtien.
Il présente le projet comme un prolongement d’une expérience menée pendant la pandémie de Covid-19, lorsqu’il avait développé un outil gratuit permettant de suivre l’évolution de la pandémie en Haïti.
La philosophie reste similaire : rendre une information complexe plus accessible afin que chacun puisse se faire sa propre opinion.
Pamelection veut également fonctionner selon le principe haïtien du konbit, c’est-à-dire une construction collective reposant sur la contribution de volontaires.
Des personnes peuvent ainsi participer au contenu, au fact-checking, au design, aux tests, à la traduction ou encore à la production de versions audio en créole des guides électoraux.
Un défi : devenir utile sans devenir un acteur politique
Le principal défi de Pamelection sera probablement aussi celui qui déterminera sa crédibilité.
Une plateforme qui centralise les profils des candidats, mesure les préférences de ses utilisateurs et publie leurs prédictions occupe nécessairement une position sensible pendant une campagne électorale.
Elle devra donc démontrer dans la pratique que les mêmes règles sont appliquées à toutes les formations et à tous les candidats, que les sources sont clairement identifiées et que la présentation des données ne donne pas l’impression d’orienter le choix des électeurs.
Car l’objectif annoncé n’est pas de dire aux Haïtiens pour qui voter.
Il est de leur donner suffisamment d’informations pour qu’ils puissent comprendre pour qui ils peuvent voter, comment participer et comment fonctionne le système dans lequel leur choix sera comptabilisé.
Dans un environnement où informations officielles, rumeurs, propagande et contenus politiques circulent simultanément sur les réseaux sociaux, cette distinction pourrait devenir l’un des principaux tests du projet.
Pamelection promet pour sa part des mises à jour publiques régulières jusqu’aux élections et affiche un principe simple : chaque chiffre doit être accompagné de sa date et de sa source.
Le véritable rendez-vous viendra lorsque les listes de candidats, les informations électorales et, finalement, les résultats commenceront à alimenter massivement la plateforme.
À ce moment-là, Pamelection devra démontrer qu’un espace consacré à la politique peut informer sur une élection sans participer à la campagne.
