La question est brutale. Elle dérange, choque et peut même paraître injuste. Pourtant, lorsqu’on observe certaines pages de notre histoire et les réalités auxquelles nous assistons aujourd’hui, elle devient difficile à éviter : être Haïtien voudrait-il dire haïr les siens ?
Comment expliquer qu’un pays dont l’indépendance fut conquise au prix du sang de tout un peuple soit devenu une terre où la vie d’un Haïtien semble compter si peu aux yeux d’un autre Haïtien ?
Nos dirigeants sont haïtiens. Les citoyens abandonnés à l’insécurité sont également haïtiens. Ceux qui prennent des décisions dans des bureaux protégés savent que, dans les quartiers populaires, des familles dorment au son des armes. Ils savent que des enfants ne vont plus à l’école, que des malades ne peuvent pas atteindre un hôpital et que des milliers de personnes ont dû quitter leur maison. Pourtant, cette souffrance ne semble pas provoquer chez eux l’urgence qu’elle devrait imposer.
Il ne s’agit pas seulement d’un manque de compétence. Lorsqu’un responsable possède les moyens de se protéger, d’envoyer sa famille à l’étranger et d’accéder à des soins dans un autre pays, tandis que la population est abandonnée à son sort, une question morale se pose : considère-t-il réellement la vie de ses compatriotes comme ayant la même valeur que la sienne ?
Kenscoff, ou la valeur perdue de la vie haïtienne
Le massacre de Kenscoff constitue l’une des expressions les plus douloureuses de cette déshumanisation. Dans la nuit du 23 août 2026, des hommes armés ont attaqué plusieurs localités de la commune. Selon le bilan rapporté par les Nations unies, au moins 47 personnes ont été tuées, 22 autres blessées et plus de 50 enlevées. Plusieurs victimes avaient cherché refuge dans une église. Plus de 2 600 habitants ont également été déplacés par les violences. Reuters, Nations unies.
Les victimes étaient haïtiennes. Leurs assassins l’étaient aussi. Ceux qui auraient dû anticiper, prévenir ou arrêter le massacre sont également des fils de cette même nation.
Lorsque des Haïtiens poursuivent d’autres Haïtiens jusque dans une église pour les tuer ou les enlever, que reste-t-il du caractère sacré de la vie ? Lorsque des familles doivent enterrer leurs proches pendant que les responsabilités se perdent entre silence, négligence et accusations de complicité, pouvons-nous encore prétendre que la fraternité nationale existe autrement que dans nos discours ?
Kenscoff ne représente pas seulement l’avancée des groupes armés. Kenscoff révèle jusqu’où peut conduire une société dans laquelle la souffrance des autres finit par devenir une information ordinaire.
Quand une femme participe à l’humiliation d’une autre
Une vidéo récemment devenue virale est présentée sur les réseaux sociaux comme montrant un groupe d’hommes armés agressant et humiliant une jeune femme, tandis qu’une autre femme participe à la scène.
Les circonstances et l’origine exacte de cette séquence doivent encore être établies de manière indépendante. Mais l’image qu’elle transmet est déjà profondément troublante : une Haïtienne qui, au lieu de reconnaître sa propre humanité dans celle d’une autre femme, se joint à ceux qui la brutalisent.
Comment une personne peut-elle observer la terreur dans les yeux de quelqu’un qui lui ressemble et choisir d’y participer ? À quel moment la peur, la haine, l’endoctrinement ou le désir d’appartenir au groupe deviennent-ils plus puissants que la compassion ?
Le plus grand danger n’apparaît pas uniquement lorsque des criminels commettent des atrocités. Il apparaît aussi lorsque d’autres citoyens applaudissent, filment, participent ou détournent le regard. La barbarie devient alors une culture collective plutôt qu’un acte isolé.
Quand un statut migratoire devient un titre de supériorité
Cette fracture nous accompagne même lorsque nous quittons Haïti.
Il arrive qu’un Haïtien ayant obtenu une résidence permanente, une nationalité étrangère ou un statut légal commence à regarder avec mépris celui qui demeure sans papiers. Comme si un document délivré par un gouvernement étranger lui avait donné une humanité supérieure. Comme si l’irrégularité administrative d’un compatriote effaçait son histoire, sa dignité et les circonstances qui l’ont poussé à partir.
Pourtant, celui qui possède aujourd’hui des papiers aurait pu se retrouver dans la situation de celui qui n’en possède pas. Il aurait pu être celui qui traverse une frontière, attend une décision, craint une arrestation ou cache son angoisse à ses enfants. La différence entre eux ne repose pas nécessairement sur le courage, l’intelligence ou la valeur humaine. Elle dépend parfois d’une date d’arrivée, d’une décision politique, d’une opportunité ou simplement de la chance.
Lorsque nous utilisons notre statut pour rabaisser un autre Haïtien, nous adoptons contre les nôtres les mêmes hiérarchies que nous dénonçons lorsqu’elles sont imposées par les étrangers. Nous demandons au monde de respecter les Haïtiens, mais nous ne respectons pas toujours nous-mêmes ceux dont le parcours est plus fragile que le nôtre.
Le meurtre fondateur de l’Empereur
Cette violence entre compatriotes ne commence pas avec les gangs d’aujourd’hui. Elle traverse notre histoire nationale.
Jean-Jacques Dessalines avait conduit un peuple anciennement réduit en esclavage vers l’indépendance. Pourtant, moins de trois ans après la proclamation du 1er janvier 1804, l’Empereur fut assassiné le 17 octobre 1806, à Pont-Rouge, dans un complot impliquant des hommes issus du même mouvement révolutionnaire. Son corps fut mutilé et abandonné avant que Défilée, devenue dans notre mémoire le symbole d’une conscience que la nation semblait avoir perdue, n’en rassemble les restes. Bibliothèque nationale de France.
Nous avions vaincu l’armée de Napoléon, mais nous n’avions pas vaincu nos luttes de pouvoir. Nous avions brisé les chaînes physiques de l’esclavage, mais pas les chaînes de la méfiance, des ambitions personnelles, des préjugés de classe et de la division.
En tuant Dessalines, les nouveaux dirigeants n’ont pas seulement supprimé un homme. Ils ont ouvert une lutte pour le pouvoir qui a rapidement divisé le pays. Depuis, notre histoire semble régulièrement reproduire le même drame : nous unissons nos forces face à l’étranger, puis nous nous déchirons entre nous dès qu’il faut partager le pouvoir, les terres, les richesses et la reconnaissance.
Une République libre qui ne libère pas toujours ses enfants
Nous sommes fiers d’être les descendants de ceux qui ont vaincu l’esclavage. Mais que faisons-nous de cette liberté ?
Nous avons remplacé certaines chaînes par d’autres : la pauvreté, l’exclusion, la couleur de peau, le nom de famille, le quartier d’origine, la classe sociale, l’appartenance politique et le statut migratoire. Celui qui se trouve au-dessus cherche souvent à empêcher celui d’en dessous de le rejoindre. Celui qui obtient une petite parcelle de pouvoir l’utilise parfois pour reproduire l’humiliation qu’il dénonçait lorsqu’il la subissait.
Le dirigeant méprise le citoyen. Le riche ignore le pauvre. Celui de la capitale dévalorise celui de la province. Celui de la diaspora juge celui qui est resté au pays. Celui qui possède des papiers rabaisse celui qui vit dans l’irrégularité. Et celui qui souffre cherche parfois une personne encore plus vulnérable sur laquelle décharger sa propre douleur.
C’est ainsi que l’opprimé peut devenir oppresseur dès qu’il obtient un peu de pouvoir.
Sommes-nous condamnés à nous haïr ?
Non. La haine n’est pas inscrite dans le sang haïtien. Elle n’est ni notre identité ni notre destinée.
Notre histoire contient également des preuves extraordinaires de solidarité. Sans unité, l’indépendance aurait été impossible. Dans les catastrophes, les deuils et les moments de détresse, des Haïtiens continuent de partager leur dernière nourriture, d’accueillir des inconnus et de risquer leur vie pour sauver celle d’un autre.
Le problème n’est donc pas que l’Haïtien serait naturellement l’ennemi de l’Haïtien. Le problème est que notre société récompense trop souvent l’égoïsme, l’impunité et la domination, tandis qu’elle punit la solidarité, l’honnêteté et le sens du bien commun.
Être Haïtien ne devrait jamais vouloir dire haïr les siens. Mais aimer Haïti ne peut pas non plus se limiter à porter le drapeau, célébrer 1804 et répéter les noms de nos héros.
Aimer Haïti, c’est aimer les Haïtiens.
C’est considérer que la vie du paysan de Kenscoff vaut celle du ministre. Que la jeune femme humiliée dans une vidéo mérite d’être défendue comme notre propre sœur. Que l’Haïtien sans papiers possède la même dignité que celui qui détient un passeport étranger. Que l’enfant d’un quartier contrôlé par les gangs mérite le même avenir que celui d’une famille privilégiée.
Plus de deux siècles après la mort de l’Empereur, la question demeure : allons-nous continuer à découper symboliquement le corps de la nation, morceau après morceau, ou allons-nous enfin comprendre qu’aucun Haïtien ne pourra être véritablement libre tant que la vie et la dignité des autres Haïtiens ne compteront pas à ses yeux ?
Jean-Marc Dieudoné

