De l’Artibonite à Kenscoff, de Gressier à Cité Soleil, les massacres se succèdent et les victimes s’accumulent.
Les lieux changent. Les groupes armés changent parfois. Les circonstances aussi.
Mais après chaque drame, le même scénario semble se répéter : condamnations, promesses, renforts, nouvelles opérations, puis quelques semaines ou quelques mois plus tard, une autre communauté enterre ses morts.
Et au milieu de cette répétition, une question devient de plus en plus difficile à éviter :
comment autant de défaillances peuvent-elles se produire sans que personne, au sommet des institutions chargées de protéger la population, n’en assume politiquement ou administrativement la responsabilité ?
Il ne s’agit pas de rendre un ministre, un directeur général ou un responsable de la sécurité coupable des crimes commis par les gangs.
Les responsables des massacres sont d’abord ceux qui tuent, enlèvent, violent, incendient et terrorisent.
Mais gouverner signifie aussi assumer une responsabilité lorsque les institutions que l’on dirige échouent.
Et après des milliers de morts, cette question ne peut plus être considérée comme secondaire.
Kenscoff : encore des morts, encore des renforts
Le dernier massacre de Kenscoff illustre brutalement le problème.
Au moins 47 personnes ont été tuées et 22 blessées, selon les Nations unies. Des dizaines d’autres personnes ont été enlevées. Des enfants figurent parmi les victimes. Des maisons ont été incendiées et des familles ont fui.
Mais Kenscoff n’était pas une zone inconnue des autorités.
Les gangs y opéraient déjà depuis 2025. La commune avait connu plusieurs attaques, des assassinats, des enlèvements et des incendies. Des opérations de sécurité avaient déjà été menées pour repousser les groupes armés.
Autrement dit, le problème existait, il était connu et l’État le combattait déjà.
C’est précisément ce qui rend le dernier massacre encore plus difficile à accepter.
Il ne s’agit pas d’affirmer que les services de renseignement connaissaient la date et l’heure précises de l’attaque. Aucune information publique ne permet de l’établir.
Mais après plus d’un an de présence des gangs dans cette zone, il est légitime de demander :
quels mécanismes existaient pour surveiller leurs mouvements, anticiper leur réorganisation, contrôler leurs voies d’accès et empêcher leur retour ?
Si ces mécanismes existaient, pourquoi n’ont-ils pas permis d’éviter cette nouvelle tuerie ?
Et s’ils étaient insuffisants, qui devait les renforcer ?
Kenscoff n’est pas une exception
C’est ici qu’il faut refuser de regarder Kenscoff comme un événement isolé.
Dans l’Artibonite, une attaque attribuée au gang Gran Grif à la fin du mois de mars avait fait au moins 70 morts selon des organisations de défense des droits humains.
À Gressier, une vingtaine de personnes ont encore été tuées entre fin juillet et début août, selon les informations rapportées sur les violences dans cette commune stratégique pour l’accès au Sud.
Dans la Plaine du Cul-de-Sac et à Cité Soleil, le BINUH a documenté 613 morts et 375 blessés entre le 6 mars et le 31 juillet 2026. Parmi les personnes tuées, 214 n’étaient pas associées aux gangs.
À l’échelle nationale, les chiffres sont encore plus accablants.
Selon le BINUH, 1 642 personnes ont été tuées au premier trimestre 2026, puis 1 408 autres entre avril et juin.
Cela représente au moins 3 050 morts durant les six premiers mois de l’année.
À quel moment une accumulation pareille cesse-t-elle d’être uniquement présentée comme une « crise sécuritaire » pour devenir également une question de responsabilité institutionnelle et politique ?
Un État possède des mécanismes précisément pour éviter cela
Haïti n’est pas dépourvue d’institutions chargées de la sécurité.
Il existe une Police nationale.
Il existe des Forces armées.
Il existe des structures de renseignement.
Il existe un ministère de l’Intérieur.
Il existe un ministère de la Défense.
Il existe une chaîne de commandement.
Il existe un gouvernement chargé de coordonner l’ensemble.
Toutes ces institutions n’ont évidemment ni les mêmes missions ni les mêmes pouvoirs.
Mais elles participent à différents niveaux à une même responsabilité fondamentale de l’État : prévenir les menaces, protéger la population et défendre le territoire.
Lorsqu’un massacre survient, on peut parler d’une attaque criminelle.
Mais lorsque les massacres se répètent dans plusieurs régions, malgré des opérations, des renseignements, des renforts et des promesses de reconquête territoriale, il devient nécessaire d’examiner la chaîne entière de protection.
Renseignement.
Alerte.
Décision.
Déploiement.
Intervention.
Stabilisation.
Maintien du territoire.
Où cette chaîne se brise-t-elle ?
À quoi sert le renseignement si l’on intervient toujours après ?
Cette question mérite particulièrement d’être posée aux structures chargées du renseignement.
Le renseignement ne consiste pas simplement à savoir qu’un gang existe.
Il doit permettre de suivre ses mouvements, comprendre ses capacités, identifier ses voies d’approvisionnement, anticiper ses intentions et transmettre suffisamment tôt les informations nécessaires aux autorités opérationnelles.
Après Kenscoff, il serait donc normal de savoir quelles informations étaient disponibles avant l’attaque.
Les mouvements des groupes armés étaient-ils suivis ?
Des signes de regroupement avaient-ils été détectés ?
Des alertes locales avaient-elles été transmises ?
Si oui, à qui ?
Quelles décisions ont été prises ?
Et si aucune information pertinente n’avait été obtenue, pourquoi un groupe déjà implanté dans une zone surveillée depuis plus d’un an a-t-il pu préparer et exécuter une attaque d’une telle ampleur ?
Ce ne sont pas des accusations.
Ce sont les questions normales qu’un État devrait lui-même se poser après un échec majeur.
Repousser un gang n’est pas reprendre un territoire
Il existe également une faiblesse récurrente dans la manière dont nous parlons des opérations de sécurité.
Après certaines interventions, on annonce que les gangs ont été « repoussés ».
Mais repousser n’est pas neutraliser.
Et entrer dans un territoire ne signifie pas nécessairement le contrôler.
Si un groupe armé est chassé aujourd’hui, se replie de quelques kilomètres, conserve ses armes, ses hommes, ses réseaux de ravitaillement et sa capacité de communication, puis revient quelques semaines plus tard, peut-on réellement parler de reconquête ?
La véritable mesure d’une opération n’est pas seulement le territoire repris le jour de l’intervention. C’est la capacité de l’État à le conserver le lendemain, le mois suivant et l’année suivante.
Kenscoff pose précisément cette question.
Soutenir la PNH n’interdit pas d’interroger son commandement
Les policiers haïtiens combattent dans des conditions extrêmement difficiles.
Certains meurent dans cette confrontation.
Beaucoup travaillent avec des moyens qui restent insuffisants face à des groupes lourdement armés.
Leur engagement mérite d’être reconnu.
Mais soutenir les policiers qui sont au front ne signifie pas que le commandement de la PNH doit être soustrait à toute évaluation.
Après une attaque majeure, une institution professionnelle devrait pouvoir répondre à des questions simples :
Combien d’agents étaient disponibles ?
Les effectifs étaient-ils suffisants ?
Des renforts avaient-ils été demandés ?
Quand ?
Quels renseignements opérationnels existaient ?
Qu’est-ce qui a empêché une réaction plus rapide ?
Quelles leçons ont été tirées des précédentes attaques ?
Et surtout : qu’est-ce qui sera différent demain ?
Où sont l’Intérieur, la Défense et la direction politique ?
La même logique doit s’appliquer au-delà de la PNH.
Lorsque des territoires deviennent progressivement inaccessibles, lorsque des populations sont déplacées, lorsque des axes stratégiques tombent sous influence criminelle, la question dépasse la seule intervention policière.
Le ministère de l’Intérieur doit être interrogé sur la coordination territoriale, les mécanismes d’alerte et la relation entre les autorités locales et le pouvoir central.
Le ministère de la Défense doit pouvoir expliquer quelle stratégie existe pour la sécurisation durable du territoire et quel rôle les Forces armées jouent réellement dans cette stratégie.
Les structures de renseignement doivent pouvoir évaluer leur capacité d’anticipation.
Et le gouvernement doit répondre de la coordination générale de ces institutions.
Car lorsqu’un système entier est mobilisé autour d’une priorité nationale et que les mêmes échecs se répètent, la responsabilité ne peut pas éternellement disparaître entre les institutions.
Pourquoi personne ne quitte jamais son poste ?
C’est probablement la question la plus inconfortable.
Dans de nombreux systèmes politiques, une démission ne signifie pas nécessairement :
« Je suis coupable. »
Elle peut signifier :
« L’institution dont j’avais la responsabilité n’a pas rempli sa mission, et j’en assume les conséquences politiques. »
Cette distinction est fondamentale.
Demander si un responsable doit assumer un échec ne signifie pas l’accuser d’avoir commis le massacre.
Mais si aucune défaillance, aussi grave soit-elle, n’entraîne jamais de conséquence au sommet des institutions, quel message envoie-t-on à l’administration ?
Que se passe-t-il lorsqu’un dispositif échoue ?
Qui est évalué ?
Qui est sanctionné lorsqu’une négligence est établie ?
Qui est remplacé lorsqu’une stratégie démontre durablement son inefficacité ?
À partir de combien de morts considère-t-on qu’un responsable politique, administratif ou opérationnel doit au minimum expliquer publiquement pourquoi il devrait continuer à occuper son poste ?
Ce débat mérite d’exister.
Chez nous, les succès ont des visages, les échecs deviennent anonymes
C’est peut-être l’un des problèmes les plus profonds de notre culture institutionnelle.
Lorsqu’une opération réussit, il y a des responsables pour l’annoncer.
Lorsqu’une zone est reprise, il y a des communiqués.
Lorsqu’une nouvelle unité est créée, il y a des cérémonies.
Lorsqu’un équipement arrive, il y a des images.
Mais lorsqu’un massacre survient, la responsabilité devient soudainement collective.
On dit :
« L’État doit agir. »
Mais qui est « l’État » ?
L’État possède des ministres.
Des directeurs généraux.
Des commandants.
Des responsables du renseignement.
Des autorités territoriales.
Des décideurs politiques.
À force de parler de l’État comme d’une abstraction, on finit par créer un système dans lequel tout le monde exerce une fonction, mais personne n’assume l’échec de cette fonction.
Le danger est que l’échec devienne normal
C’est peut-être encore plus grave que les défaillances elles-mêmes.
À force de massacres, nous risquons de nous habituer à l’inacceptable.
Vingt morts deviennent une actualité.
Quarante-sept morts deviennent une crise.
Soixante-dix morts deviennent un communiqué.
Des centaines deviennent une statistique trimestrielle.
Puis la vie institutionnelle reprend.
Jusqu’au prochain massacre.
Or, un massacre devrait provoquer autre chose qu’une indignation.
Il devrait provoquer une évaluation.
Une enquête.
Une chronologie des événements.
Une analyse des renseignements disponibles.
Une identification des défaillances.
Des corrections.
Et lorsque des fautes, des négligences ou des incapacités graves sont établies, des conséquences.
Sans conséquences, il devient difficile de parler véritablement de responsabilité.
Et pendant ce temps, l’État prépare les élections
Tout cela intervient alors qu’Haïti prépare le premier tour des élections du 13 décembre 2026.
Haïti a besoin d’élections.
Le pays ne peut pas rester éternellement dans des transitions politiques et des institutions privées de légitimité électorale.
Mais précisément parce que les élections sont indispensables, la question sécuritaire doit être traitée avec une extrême rigueur.
Pour voter, il faut d’abord être vivant.
Il faut pouvoir sortir de chez soi.
Emprunter une route.
Atteindre son centre de vote.
Faire campagne.
Transporter le matériel électoral.
Permettre aux agents électoraux de travailler.
Demander des comptes sur la sécurité n’est donc pas demander l’abandon des élections.
C’est demander que l’État protège suffisamment les citoyens pour qu’ils puissent réellement exercer leur droit de vote.
Après les morts, la question ne peut plus être seulement : « que va faire l’État ? »
Après Kenscoff, l’État promet encore d’agir.
Mais après l’Artibonite, Gressier, Cité Soleil, la Plaine du Cul-de-Sac et tant d’autres territoires frappés, une autre question doit précéder les nouvelles promesses :
qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?
Que savait-on ?
Qu’aurait-on dû savoir ?
Quelles alertes ont été reçues ?
Quelles décisions ont été prises ?
Pourquoi certains groupes armés ont-ils pu se reconstituer ?
Pourquoi les territoires repris restent-ils vulnérables ?
Quelle institution a échoué ?
À quel niveau ?
Et quelles conséquences cet échec aura-t-il ?
Parce qu’un pays ne peut pas construire une politique de sécurité uniquement sur la réaction.
Et une République ne peut pas demander indéfiniment à sa population de supporter les conséquences de ses défaillances pendant que ceux qui dirigent les mécanismes censés la protéger semblent, eux, ne jamais avoir à assumer les conséquences de leurs échecs.
Les gangs doivent répondre de leurs crimes devant la justice.
Mais l’État doit, lui aussi, répondre du fonctionnement de ses institutions.
Car après des milliers de morts, la question n’est plus seulement de savoir quand aura lieu la prochaine opération.
Elle est devenue beaucoup plus grave :
combien de massacres faudra-t-il encore avant qu’un responsable accepte enfin de dire : ce dispositif était sous ma responsabilité, il a échoué, et j’en assume les conséquences ?
Jean-Marc Dieudoné

