samedi, octobre 3

Il faut refuser de faire dire au football ce qu’il n’a jamais voulu dire. Lorsque Wilson Isidor lance « Ici, c’est Haïti » après la victoire des Grenadiers, il ne formule ni revendication territoriale ni déclaration politique contre la République dominicaine. Il utilise simplement une expression courante dans le langage du sport : celle d’un joueur qui, porté par la victoire, affirme symboliquement que son équipe a imposé sa loi sur le terrain.

L’histoire du football regorge de célébrations de ce type. Kylian Mbappé a déjà proclamé « Ici, c’est Paris » pour célébrer la domination du Paris Saint-Germain. Cristiano Ronaldo avait demandé au public du Camp Nou de rester calme après avoir marqué contre le FC Barcelone, comme pour signifier : « Je suis ici, nous sommes les maîtres du match. » Lionel Messi avait brandi son maillot devant les supporters du Real Madrid au stade Santiago-Bernabéu. Plus récemment, Lamine Yamal a repris le geste « calma » lors d’un Clásico. Ces attitudes relèvent du défi sportif, de la rivalité et de la mise en scène qui entourent les grandes rencontres. Personne de sérieux ne les interprète comme une volonté de conquérir Paris, Barcelone ou Madrid.

Pourquoi donc attribuer à Wilson Isidor une intention politique que l’on n’attribue pas aux autres vedettes du football mondial ? Pourquoi transformer une phrase lancée dans l’euphorie d’une victoire en menace contre la souveraineté dominicaine ?

Le problème n’est manifestement pas l’expression elle-même, mais l’identité de celui qui l’a prononcée. Parce qu’elle vient d’un joueur haïtien, certains commentateurs et courants ultranationalistes dominicains ont choisi de la sortir de son contexte pour réveiller les vieux fantasmes de l’« invasion haïtienne », alimenter la peur et présenter une célébration sportive comme la preuve d’un prétendu projet politique.

Cette réaction révèle quelque chose de beaucoup plus préoccupant que la phrase d’Isidor : la persistance, dans certains secteurs de la société dominicaine, d’un ressentiment anti-haïtien suffisamment profond pour transformer un match de football en crise identitaire. La forte présence de supporters haïtiens dans les tribunes et la victoire éclatante des Grenadiers ont semblé déranger certains esprits bien au-delà du résultat sportif.

Il ne s’agit évidemment pas d’accuser tout le peuple dominicain. De nombreux Dominicains ont vécu cette rencontre pour ce qu’elle était : un match de football remporté par la meilleure équipe ce soir-là. Mais les réactions haineuses observées après la rencontre montrent comment certains acteurs utilisent encore Haïti comme un épouvantail politique et social.

« Ici, c’est Haïti » signifiait simplement qu’au cours de cette soirée, sur cette pelouse et dans cette ambiance, les Grenadiers avaient pris le contrôle du match. Le véritable danger ne réside donc pas dans les paroles de Wilson Isidor, mais dans la volonté de ceux qui les décontextualisent afin de transformer une joie sportive en instrument de division et de haine.

Jean-Marc Dieudoné

© 2026 Journal la Diaspora. Designed by Media Innovation.
Exit mobile version