jeudi, octobre 8

Dans l’architecture politique contemporaine d’Haïti, l’effondrement institutionnel ne résulte ni d’un accident de l’histoire ni d’une simple fatalité conjoncturelle. Il s’inscrit dans une rationalité sociopolitique – une certaine logique derrière ce chaos – où l’instabilité et l’impuissance sont instrumentalisées. Deux dynamiques entrelacées structurent désormais l’exercice du pouvoir : la pérennisation induite du provisoire et la mise en scène stratégique de l’incompétence. Lorsque la dégradation des conditions de vie est intégrée comme une simple variable d’ajustement ordinaire, l’indifférence des décideurs politiques cesse d’être une négligence administrative pour devenir une véritable doctrine de pouvoir. Et lorsque les citoyens d’un pays sont entièrement absorbés par la satisfaction de leurs besoins fondamentaux, la contestation (politique), tend nécessairement à s’effacer au profit des impératifs immédiats de survie.

L’INSTITUTIONNALISATION DU PROVISOIRE ET LA GESTION DU TEMPS POLITIQUE

En théorie constitutionnelle, l’État tire sa légitimité de sa capacité à offrir un cadre prévisible et pérenne à la vie collective (Weber, 1919). John Widly JEAN, dans un article du Nouvelliste, cite Rotberg qui conçoit l’État avant tout comme un fournisseur de biens politiques, dont l’efficacité détermine la légitimité. Les biens politiques, hiérarchisés, incluent au sommet la sécurité, condition de la cohésion sociale et de la stabilité institutionnelle. Or, en Haïti, le régime d’exception et la logique de transition sont devenus le mode de gestion ordinaire du social. En érigeant le provisoire en état permanent, le pouvoir politique procède à ce que le politiste Achille Mbembe nomme un exercice de la souveraineté par la gestion de l’incertitude et du chaos (Necropolitics, 2019).

Cette suspension indéfinie de la normalité démocratique permet aux acteurs étatiques d’échapper à la reddition de comptes. Privé d’échéances institutionnelles fixes, le système s’affranchit de l’obligation de résultat. Le provisoire permanent transforme les citoyens en sujets passifs, contraints d’évoluer dans un présent perpétuel où toute planification stratégique à long terme devient impossible.

LA POSTURE DE L’INCOMPÉTENCE ET LA DOMINATION PAR LA TEMPORALITÉ

Loin d’être un simple déficit de ressources humaines, financières ou techniques, l’incompétence ostensiblement affichée par les autorités s’apparente à une posture calculée. Cette dynamique rejoint ce que Murray Edelman qualifiait de « construction symbolique du spectacle politique »; plaider l’impuissance permet de rejeter la responsabilité des défaillances sur des contraintes structurelles ou extérieures dans le dessein de légitimer, à quelque prix que ce soit, la perpétuation d’une transition dont la durée excède déjà largement ce que les circonstances pouvaient raisonnablement justifier.

Le chercheur Javier Auyero démontre dans ses travaux sur la bureaucratie de la marginalité (Patients of the State, 2012) que faire attendre les citoyens et faire preuve d’incurie constitue une forme majeure de domination symbolique (Bourdieu, 1979). En maîtrisant le temps d’autrui et en le soumettant à l’incertitude, l’État produit de la docilité. L’indifférence institutionnelle n’est en aucun cas un vide décisionnel, mais un dispositif visant à épuiser les capacités individuelles et collectives de contestation.

L’USURE PSYCHOSOCIALE ET LE PHÉNOMÈNE DE L’IMPUISSANCE ACQUISE/APPRISE

La prolongation indéfinie de la crise et l’inaction des pouvoirs publics produisent des effets dévastateurs sur le corps social. Confrontée à un environnement imprévisible et à des institutions sourdes à ses détresses, la population développe ce que Martin Seligman a théorisé sous le concept « d’impuissance acquise/apprise » (Learned Helplessness, 1972).

Lorsque l’individu réalise que ses actions n’ont aucun impact sur l’amélioration de ses conditions d’existence, il sombre dans la résignation et l’apathie politique – une passivité totale des citoyens face à la vie publique . Cette usure psychologique affaiblit le capital social (Putnam, 2000) et brise la solidarité organique (Durkheim, 1893). L’exode et l’émigration massive – la fuite – apparaissent alors comme la seule issue rationnelle face à un système qui utilise la chute temporelle pour neutraliser toute velléité de changement.

DECONSTRUIRE LA GOUVERNANCE DU DENI

Un État qui ne peut plus protéger sa population perd sa raison d’être fondamentale (Rotberg, 2003). L’indifférence face à la détérioration de la société haïtienne ne saurait être tolérée comme une fatalité sociologique. Elle constitue le cœur d’un modèle de gouvernance par l’imposture qu’il convient de démasquer et de déconstruire.

Rompre avec ce cercle vicieux exige de rejeter la tyrannie des transitions sans fin et de réimposer le principe de responsabilité au centre de la vie publique. Le renouveau d’Haïti passe par la rupture, la reconquête du temps politique par la jeunesse et les forces vives de la nation, afin de substituer à la culture du provisoire et de l’incurie une exigence de rigueur, de souveraineté et d’action stratégique.

Dwinny Belval

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