dimanche, octobre 18

Le 17 octobre 1806, Jean-Jacques Dessalines tombait au Pont-Rouge. Le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse était assassiné dans sa résidence de Pèlerin 5. Deux siècles séparent ces crimes, leurs circonstances et leurs protagonistes. Leur rapprochement invite pourtant à une réflexion sur la fragilité de l’État, la violence politique et le sort d’une population qui continue de payer les ruptures du pouvoir.

Il est des lieux qui cessent d’être de simples points sur une carte pour devenir des blessures dans la mémoire d’un peuple. Le Pont-Rouge et Pèlerin 5 appartiennent désormais à cette géographie douloureuse. Dans l’un, le premier chef de l’État haïtien a trouvé la mort. Dans l’autre, un président de la République a été tué jusque dans sa chambre. Entre ces deux lieux, une question traverse notre histoire : quelle protection les institutions peuvent-elles offrir aux citoyens lorsque la violence parvient à emporter ceux qui les dirigent ?

Dessalines fut assassiné le 17 octobre 1806 alors qu’il exerçait encore le pouvoir impérial. L’indépendance, proclamée le 1er janvier 1804, avait brisé l’ordre colonial esclavagiste. Elle n’avait pas effacé les conflits autour de la terre, de la richesse et du gouvernement du nouvel État. La construction nationale se heurtait aux rivalités entre dirigeants, aux tensions sociales et aux contraintes d’un régime autoritaire. Le guet-apens du Pont-Rouge survint dans ce contexte de révolte et de lutte pour le pouvoir.

Le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse était, lui aussi, à la tête de l’État lorsqu’un commando attaqua sa résidence. Sa présidence s’inscrivait dans une crise profonde : contestations politiques, désaccord sur l’échéance de son mandat, affaiblissement des institutions et progression des groupes armés. Son assassinat a aggravé une instabilité dont les racines lui étaient antérieures.

Ces différences doivent demeurer au cœur de la comparaison. Dessalines occupe une place fondatrice dans l’émancipation d’un peuple arraché à l’esclavage. Le bilan de Jovenel Moïse appartient à une autre époque et reste soumis à l’examen critique. La violence de leur mort ne dispense d’étudier ni leurs décisions ni leurs contradictions. Elle impose cependant une exigence commune : aucune opposition à un gouvernement ne saurait donner à quiconque le droit de supprimer celui qui l’incarne.

Le meurtre d’un chef d’État atteint aussi les règles selon lesquelles une société organise ses désaccords. Lorsque l’élimination physique ouvre une voie vers le pouvoir, les citoyens perdent davantage qu’un dirigeant : ils voient reculer la possibilité d’un avenir réglé par le droit. Et lorsque les responsabilités demeurent obscures, la suspicion occupe l’espace que la justice devrait éclairer.

Aujourd’hui, cette réflexion prend un sens terrible devant les familles chassées de chez elles.

Les données de l’Organisation internationale pour les migrations, rendues publiques en septembre 2026 et portant sur une collecte achevée en août, dénombrent près de 1,5 million de personnes déplacées à l’intérieur d’Haïti. Derrière ce chiffre se trouvent des maisons abandonnées, des familles dispersées, des activités interrompues et des enfants dont la vie se construit dans l’incertitude. La violence s’étend aussi à des régions qui avaient longtemps constitué des refuges.

Pour ces personnes, la souveraineté se mesure à des réalités immédiates : pouvoir rentrer chez soi, emprunter une route, travailler, se soigner et envoyer ses enfants à l’école. Un drapeau affirme l’existence d’une nation ; des institutions capables de protéger rendent cette appartenance habitable.

C’est là que la mémoire de Dessalines nous oblige. L’indépendance a rendu possible un pays où d’anciens esclaves pouvaient se reconnaître comme sujets de leur propre histoire. Que devient cette conquête lorsque des citoyens doivent négocier leur circulation avec des hommes armés et chercher ailleurs la sécurité que leur État devrait garantir ?

La même exigence accompagne la mémoire de Jovenel Moïse. Les procédures judiciaires engagées aux États-Unis, dont certaines ont déjà abouti à des condamnations, constituent des avancées dans l’établissement des responsabilités. Elles rappellent également la nécessité de reconstruire en Haïti une justice capable d’enquêter, de protéger ses magistrats et ses témoins, et de juger les crimes qui bouleversent la nation.

Il serait historiquement réducteur de faire de ces deux assassinats l’explication unique de nos malheurs. Les crises haïtiennes résultent aussi de choix politiques, d’inégalités persistantes, de pratiques de prédation et de rapports internationaux qu’il faut examiner. Aucun peuple n’est toutefois condamné à répéter ses tragédies. Parler de fatalité peut devenir une manière commode de soustraire les responsables à leurs actes et les institutions à leurs devoirs.

Du Pont-Rouge à Pèlerin 5, la réflexion doit donc rejoindre les vivants. Honorer les morts engage à protéger ceux qui restent : les familles déplacées, les habitants sous la menace, les policiers exposés, les enfants privés de stabilité et tous ceux qui refusent encore de renoncer au pays.

La mémoire nationale mérite mieux que des cérémonies sans lendemain. Elle demande une justice qui établisse les responsabilités, un pouvoir qui rende des comptes et une sécurité qui atteigne les quartiers autant que les résidences officielles.

Le plus digne hommage à nos morts serait qu’un jour, les Haïtiens n’aient plus à fuir leur maison pour rester en vie.

Jean-Marc Dieudoné

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