Dans le prolongement d’une série de réflexions et d’analyses consacrées aux élections prévues le 26 décembre, voici quelques perspectives qui méritent d’être examinées et prises en considération.
Haïti : peut-on parler d’élections alors que plus de la moitié de l’électorat vit sous l’insécurité ?
Les autorités haïtiennes veulent organiser des élections en décembre. Sur le principe, personne ne peut contester l’urgence pour Haïti de retrouver des institutions légitimes issues des urnes. Mais avant de parler de calendrier électoral, une question fondamentale mérite d’être posée : dans quelles conditions les Haïtiens pourront-ils réellement voter ?
Les données du dernier grand cycle électoral permettent de mesurer l’ampleur du problème. En 2015, le département de l’Ouest représentait à lui seul environ 41 % de l’électorat national, tandis que l’Artibonite en représentait près de 13 %. Avec Mirebalais, ces territoires représentent approximativement 55 % de l’électorat, soit plus d’un électeur haïtien sur deux.
Aujourd’hui, ce sont justement certaines de ces zones qui sont parmi les plus durement touchées par l’insécurité et l’expansion des groupes armés. Dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, malgré les territoires récemment repris par les forces de sécurité, une grande partie de la capitale demeure sous l’influence ou la menace des gangs. Dans l’Artibonite, plusieurs communautés continuent également de subir les violences des groupes armés. Mirebalais a, elle aussi, été profondément affectée par cette crise sécuritaire.
Dans ces conditions, comment garantir à plus de la moitié de l’électorat la possibilité de participer normalement au processus électoral ?
Une élection ne commence pas le jour du scrutin. Elle commence avec l’inscription des électeurs, la possibilité pour les partis de s’organiser, pour les candidats de faire campagne, pour les journalistes de circuler, pour les observateurs de travailler et, surtout, pour les citoyens d’écouter différentes propositions politiques et de faire leur choix librement.
Comment parler d’élections libres lorsque des milliers de citoyens ont été déplacés de leurs quartiers ? Comment installer et sécuriser des bureaux de vote dans certaines zones où l’État peine encore à exercer pleinement son autorité ? Comment garantir qu’aucun groupe armé ne pourra influencer, empêcher ou orienter le vote d’une population ?
Il faut également poser une question que le débat électoral semble trop souvent reléguer au second plan : où est la diaspora dans tout cela ?
“Plus de 140 pays et territoires à travers le monde autorisent leurs diasporas à voter aux élections nationales. Ces pays utilisent généralement un ou plusieurs canaux de vote principaux, notamment le vote électronique/en ligne et le vote en personne dans les missions diplomatiques.
La diaspora participe massivement à la survie économique du pays. Ses transferts soutiennent des millions de familles et représentent chaque année des milliards de dollars. Pourtant, lorsqu’il est question de choisir les dirigeants du pays, sa participation demeure extrêmement limitée.
Si les circonstances rendent difficile la participation d’une partie importante de l’électorat vivant sur le territoire national, pourquoi la question du vote de la diaspora n’est-elle pas au cœur du débat sur l’inclusion électorale ?
La diaspora peut-elle continuer à être considérée comme indispensable lorsqu’il faut soutenir économiquement Haïti, mais pratiquement absente lorsqu’il faut participer aux grandes décisions politiques concernant son avenir ?
Il ne s’agit pas de dire qu’Haïti ne doit pas organiser d’élections. Haïti en a besoin. Après des années sans dirigeants nationaux élus, le retour à l’ordre constitutionnel est indispensable.
Mais organiser une élection simplement pour respecter une date ne suffira pas à résoudre la crise de légitimité.
Avant décembre, les autorités, le CEP et les partenaires d’Haïti devront pouvoir répondre à une question essentielle : comment garantir une élection véritablement nationale, libre et inclusive lorsque des territoires représentant plus de la moitié de l’électorat sont parmi les plus affectés par l’insécurité, tandis que des millions d’Haïtiens vivant à l’étranger restent largement exclus du processus ?
Une date peut produire une élection. Elle ne produit pas automatiquement la légitimité.
Fritz M. Clairvil, MBA, MPA
President and Co-Founder, Haiti Pathway Forward (HPF)
