mardi, septembre 15

Pendant que le monde prépare l’avenir, Haïti lutte encore pour survivre

Le monde est entré dans une nouvelle révolution. L’intelligence artificielle transforme déjà le travail, l’éducation, la médecine, l’agriculture, les médias et presque tous les secteurs de l’économie. Les grandes puissances investissent des milliards, les entreprises préparent les métiers de demain et les gouvernements commencent à réfléchir aux règles qui encadreront cette technologie.

Pendant ce temps, Haïti lutte encore pour garantir à sa population l’électricité, la sécurité, l’accès à Internet et une éducation de qualité.

Cette réalité soulève une question douloureuse : combien de révolutions technologiques le pays peut-il encore manquer avant de se retrouver définitivement en marge du monde?

Le progrès n’attend pas qu’Haïti résolve ses crises

Nous avons souvent tendance à croire que le pays doit d’abord retrouver la stabilité avant de penser à la technologie. Il faudrait régler l’insécurité, reconstruire les institutions, relancer l’économie et seulement ensuite parler d’intelligence artificielle.

Mais le monde ne nous attendra pas.

Pendant que nous reportons les débats sur l’avenir, d’autres pays forment leurs jeunes, modernisent leurs écoles, numérisent leurs administrations et préparent leurs entreprises à utiliser l’IA. Dans quelques années, la différence ne se mesurera plus seulement entre les pays riches et les pays pauvres, mais entre ceux qui auront appris à utiliser cette technologie et ceux qui seront devenus entièrement dépendants des outils créés ailleurs.

Haïti ne peut pas se permettre d’attendre que tous ses problèmes soient résolus avant de préparer sa jeunesse au monde qui arrive.

Une jeunesse connectée, mais insuffisamment préparée

Les jeunes Haïtiens utilisent déjà les réseaux sociaux, les téléphones intelligents et plusieurs outils d’intelligence artificielle. Pourtant, utiliser une technologie ne signifie pas nécessairement la maîtriser.

Consommer des vidéos, générer une image ou demander un texte à un chatbot ne suffit pas. La véritable question est de savoir si nos jeunes pourront utiliser l’IA pour apprendre, entreprendre, développer des logiciels, améliorer l’agriculture, créer des entreprises et résoudre des problèmes propres à leur communauté.

Sans formation sérieuse, ils risquent de devenir de simples consommateurs d’une révolution dont d’autres récolteront les bénéfices.

L’école haïtienne ne doit donc plus seulement apprendre aux élèves à mémoriser des informations. Elle doit leur apprendre à réfléchir, vérifier les sources, résoudre des problèmes, comprendre les données et utiliser les nouvelles technologies avec responsabilité.

Le danger de voir disparaître encore plus d’emplois

L’intelligence artificielle représente une opportunité, mais elle menace également certains emplois. Le service à la clientèle, la traduction, la comptabilité, la création graphique, la rédaction et plusieurs tâches administratives sont déjà en transformation.

Cette évolution concerne directement la diaspora haïtienne, dont une partie travaille dans des secteurs qui pourraient être fortement automatisés. Elle concerne aussi les professionnels vivant en Haïti qui offrent leurs services à distance à des entreprises étrangères.

Si nous ne nous adaptons pas, l’IA pourrait fragiliser davantage une population déjà confrontée au chômage et à la précarité. Mais si nous investissons dans la formation, elle peut aussi permettre à des milliers d’Haïtiens de travailler pour le marché international sans nécessairement quitter le pays.

Le défi n’est donc pas de combattre la technologie. Il consiste à préparer les citoyens à travailler avec elle plutôt que de les laisser être remplacés par elle.

Le créole haïtien ne doit pas rester invisible

L’un des plus grands enjeux concerne notre langue.

La majorité des systèmes d’intelligence artificielle sont principalement entraînés avec des contenus produits dans les grandes langues internationales. Le créole haïtien demeure insuffisamment représenté dans les bases de données, les outils éducatifs et les applications numériques.

Si rien n’est fait, nos enfants pourront utiliser des technologies extraordinaires, mais celles-ci comprendront imparfaitement leur langue, leur histoire et leur réalité.

Nous devons produire davantage de livres, d’archives, de recherches, de contenus éducatifs et de données fiables en créole. Les universités, les médias, les développeurs, les linguistes et la diaspora devraient participer à cet effort.

Une langue absente des technologies de demain risque progressivement de perdre sa capacité à transmettre le savoir.

L’IA ne reconstruira pas Haïti à notre place

Il serait dangereux de présenter l’intelligence artificielle comme une solution magique. Aucun logiciel ne remplacera un État fonctionnel, une justice indépendante, des écoles ouvertes, des routes sécurisées ou des dirigeants responsables.

L’IA ne mettra pas automatiquement fin aux gangs, à la corruption ou à l’impunité. Entre de mauvaises mains, elle pourrait même servir à fabriquer de fausses informations, manipuler l’opinion, imiter la voix de personnalités publiques et influencer les prochaines élections.

Elle peut cependant devenir un outil puissant au service de personnes compétentes et d’institutions responsables : cartographier les besoins des populations, améliorer les diagnostics médicaux, soutenir les enseignants, anticiper certaines catastrophes, moderniser les services publics et aider les agriculteurs à prendre de meilleures décisions.

La technologie ne remplacera jamais la volonté politique. Elle peut toutefois amplifier les effets d’une bonne comme d’une mauvaise gouvernance.

La diaspora a un rôle essentiel à jouer

Haïti possède une richesse que les statistiques nationales mesurent difficilement : des millions de professionnels, d’étudiants, de chercheurs, d’entrepreneurs et de techniciens répartis à travers le monde.

La diaspora ne devrait pas seulement envoyer de l’argent pour répondre aux urgences. Elle peut aussi transmettre des connaissances, financer des formations, accompagner des jeunes, soutenir des laboratoires technologiques et connecter les talents haïtiens aux nouvelles possibilités internationales.

Mais cette collaboration doit dépasser les initiatives isolées. Elle nécessite une vision collective capable de relier les compétences de la diaspora aux besoins réels du pays.

Haïti doit choisir la place qu’elle occupera demain

La révolution de l’intelligence artificielle arrivera en Haïti, que le pays soit préparé ou non. Elle modifiera l’information, le travail, l’éducation, la politique et les relations sociales.

La véritable question est de savoir si nous la subirons ou si nous apprendrons à l’utiliser pour construire.

Préparer Haïti à l’IA ne signifie pas ignorer la faim, l’insécurité ou la misère. Cela signifie comprendre que la reconstruction du pays doit également tenir compte du monde dans lequel il devra évoluer.

Nous ne pouvons pas demander à notre jeunesse de bâtir l’avenir avec les outils du passé. Nous ne pouvons pas continuer à former des enfants pour des emplois qui risquent de disparaître. Et nous ne pouvons pas laisser le créole, notre culture et notre mémoire dépendre entièrement de technologies développées sans nous.

Pendant que le monde prépare son avenir, Haïti ne peut pas se contenter de survivre. Elle doit également décider comment elle compte y participer.

Jean-Marc Dieudoné

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