vendredi, août 14

Plusieurs années se sont écoulées (2009 avec le Professeur Mathias Lauréus) depuis que je n’ai pas lu un texte relatif à la théorie des jeux. Une matière pour certains, une méthodologie pour d’autres. L’essentiel c’est qu’elle peut être appliquée à tous les domaines de la vie quotidienne. Même dans la vie sentimentale.

Ce matin, j’ai refait l’expérience de parcourir un texte sur la situation géopolitique actuelle parsemé de pratiques de jeu. A ce moment, une petite réflexion similaire s’impose à moi quant au processus électoral. Je pense qu’elle nuirait en rien les spécialistes en la matière.

Je me lance !

Le 13 décembre est désormais la date retenue pour le premier tour. Après plus d’une décennie sans scrutin national, le Conseil électoral provisoire (CEP) a publié, le 27 juillet dernier, un calendrier qui fixe le premier tour de la présidentielle, des législatives et du référendum constitutionnel à cette date précise. Second tour le 21 février 2027. Résultats définitifs le 7 mars. Sur le papier, le calendrier paraît clairement établi. Mais sa mise en œuvre sur le terrain demeure incertaine.

Le président du CEP, Jacques Desrosiers, a pris soin d’assortir cette annonce de deux réserves. Un climat sécuritaire acceptable. Des ressources financières disponibles en temps voulu. Cette annonce reste toutefois soumise à deux conditions essentielles : une situation sécuritaire suffisamment stable et la disponibilité des ressources financières nécessaires. Et c’est précisément là que se loge le problème central de ce scrutin : l’information ne circule pas de manière égale entre ceux qui décident, ceux qui financent, ceux qui contrôlent le territoire et ceux qui, simplement, doivent voter.

Une démocratie construite sur l’opacité

Haïti n’improvise pas l’asymétrie d’information électorale. Elle la pratique depuis des décennies. En 2010-2011, l’OEA avait dû intervenir pour recompter des résultats que le pouvoir en place cherchait à maquiller. En 2015, un scrutin jugé frauduleux avait été purement et simplement annulé, obligeant à tout recommencer en 2016. Chaque cycle laisse le même goût : celui d’une population qui vote sans connaître les règles réelles du jeu, pendant qu’une minorité d’initiés  (cercles présidentiels, oligarchie économique, chancelleries étrangères) négocie en coulisses les paramètres qui décideront de l’issue.

Ce nouveau cycle n’échappe pas à la règle. Le calendrier électoral a d’abord circulé de manière informelle, sous forme de document « attribué » au CEP, avant sa publication officielle. Des semaines durant, partis politiques et société civile ont dénoncé des préparatifs (inscription des électeurs, agrément des partis) engagés sans qu’aucune date ferme ne soit connue. Le Collectif Défenseurs Plus est allé jusqu’à parler de « mascarade électorale ». Voilà le décor : une administration qui avance, une opinion qui découvre après coup.

Pourquoi cette asymétrie persiste-t-elle ? Parce qu’elle profite à ceux qui la fabriquent. Elle se maintient parce que certains acteurs ont intérêt à conserver une marge d’incertitude. Un calendrier flou permet de gagner du temps politique. Un budget qui varie de 250 à 225 millions de dollars en l’espace de quelques semaines (comme cela s’est produit en mai dernier) n’est jamais neutre. Est-ce de la rigueur budgétaire ? Un ajustement technique ? Ou un outil de pression entre la Primature et le Conseil électoral, chacun cherchant à faire porter à l’autre la responsabilité d’un éventuel report ? La question reste ouverte. Elle le restera sans doute jusqu’au 13 décembre.

La sécurité, variable qui décide de tout.

Les gangs contrôlent aujourd’hui entre 85 et 90 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, selon les évaluations des Nations unies. Depuis janvier 2026, plus de 2 300 personnes ont été tuées, plus de 1 100 blessées, et près d’1,5 million de personnes déplacées à travers le pays dont 300 000 dans la seule capitale. A ceci s’ajoute, le reflux de nos compatriotes qui arrivent des USA suite au non renouvellement du TPS. Ces chiffres ne sont pas des abstractions statistiques. Derrière ces chiffres se trouve une réalité très concrète : une partie importante de la population ne peut ni se déplacer librement ni accéder normalement aux services publics, y compris au processus électoral Ils sont  aussi la raison pour laquelle l’inscription des électeurs a démarré, le 20 juillet, dans neuf départements seulement. L’Ouest, où vit près de la moitié de l’électorat, en était exclu.

La Force de répression des gangs (GSF), autorisée par la résolution 2793 du Conseil de sécurité de l’ONU, devait déployer 5 550 hommes. À la fin juillet, un millier seulement était sur le terrain. Un rapport présenté au Conseil de sécurité le 20 juillet évoque un impact tangible à l’horizon 2028, soit après les élections, pas avant. Autrement dit : le pays est appelé à voter avant que la force censée sécuriser le vote n’ait atteint sa pleine capacité opérationnelle.

Si l’on regarde cette situation à travers la théorie des jeux, on observe surtout une asymétrie dans l’information et dans les capacités d’action des différents acteurs. Les gangs savent que la fenêtre avant le déploiement complet de la GSF est une fenêtre d’opportunité. Dans cette perspective, renforcer son contrôle territorial avant le déploiement complet de la force internationale peut devenir un choix stratégique. Les Nations unies elles-mêmes ont averti que la récente recrudescence des attaques pourrait traduire une stratégie de consolidation, précisément en amont du scrutin. Le calendrier électoral, en clarifiant une échéance publique, donne aussi aux gangs une échéance à saboter ou à instrumentaliser.

Et si les soldats des chefs de gang dont ceux qui ne sont pas dentifiés par la DCPJ envisageraient leurs propres candidatures. Quels mécanismes mis en place par le CEP pour filtrer les politiciens et membres du secteur privé ayant armés et aidés les gangs ces dix (10) dernières années dans leurs désirs de briguer un poste électoral, bref une légitimité électorale. Le risque est alors de voir une force armée illégale peser directement sur le processus électoral voire capter le processus démocratique, soit en empêchant le vote dans certains territoires, soit en cherchant à influencer ceux qui pourront y participer.

Le financement, ou le pouvoir de ceux qui payent.

225 millions de dollars. C’est, à ce stade, le budget révisé du processus électoral. Qui les fournit ? Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé avait évoqué en mai un premier engagement de 65 millions. Le reste doit venir d’un attelage de bailleurs (PNUD, UNOPS, OEA) réunis en mars autour d’une table à la Primature. Rien d’anormal en soi : Haïti n’a jamais organisé seule un scrutin national depuis des années. Le problème est ailleurs. Quand le financement dépend de partenaires extérieurs, ce sont eux qui, in fine, arbitrent le tempo politique. Un bailleur qui retarde un décaissement retarde une élection. Un bailleur qui accélère un virement accélère un calendrier. Le corps électoral haïtien n’a, sur ce point, aucun levier.

Le secteur privé haïtien, lui, ne finance pas les urnes. Il finance les candidats. C’est une différence qui compte. L’histoire électorale du pays regorge d’exemples où des groupes d’affaires ont soutenu, en sous-main, telle ou telle formation en échange de faveurs futures (marchés publics, exonérations, protection, directions générales, ministères et postes diplomatiques). Cette part du financement échappe presque entièrement au contrôle du CEP. Aucune loi sur le financement des campagnes n’a, à ce jour, montré une capacité réelle à tracer l’argent qui circule entre l’entrepreneuriat voire le kidnapping, la drogue, le trafic humain et la politique. Le résultat ? Un électeur qui vote un nom, sans connaître la main qui a payé l’affiche.

Trois cent seize partis, une seule question de crédibilité.

Le CEP a validé 316 partis politiques. Dix-huit regroupements, réunissant 236 formations, se sont ensuite enregistrés pour mutualiser leurs coûts. Le foisonnement rappelle 2016 : 54 candidats à la présidentielle, dont les trois premiers avaient réuni à eux seuls 72 % des suffrages exprimés. Le pluralisme n’est pas en cause. Mais un scrutin où chaque parti a le droit de désigner des mandataires dans chaque bureau de vote peut, mathématiquement, produire des centaines de milliers de représentants accrédités. Qui les contrôle ? Qui vérifie leur probité ? La capacité administrative du CEP n’a jamais été calibrée pour une telle volumétrie. Derrière la profusion des sigles, se joue une bataille plus resserrée : celle des vieux briscards de la politique haïtienne contre une génération plus jeune, souvent issue de la diaspora ou de la société civile, qui se présente avec ou sans réseau clientéliste établi. Les premiers disposent de l’argent, des relais locaux, de l’expérience des urnes truquées. Les seconds misent sur le rejet d’un système à bout de souffle mais cachant leurs jeux politiques. Entre les deux, l’électeur haïtien, déplacé pour près de 1,5 million d’entre eux, ayant souvent perdu sa carte électorale dans la fuite devant les gangs.

L’échéance constitutionnelle du 7 février 2027 approche. Or le calendrier du CEP prévoit un second tour le 21 février 2027, deux semaines après cette date butoir. Ce simple décalage suffit à raviver le spectre de 2021, lorsque la controverse sur la durée du mandat de Jovenel Moïse avait fracturé le pays. La leçon de l’époque tient en une phrase : une question constitutionnelle non tranchée avant une échéance politique devient, après elle, une crise de légitimité. À cela s’ajoute la tenue simultanée d’un référendum constitutionnel controversé, porté un temps par le Conseil présidentiel de transition, abandonné en octobre 2025 pour illégalité et détournement de fonds, puis relancé en février 2026. Faire coïncider, le même jour, la consultation sur une nouvelle Constitution et l’élection des dirigeants qui devront l’appliquer pose une question simple, presque naïve : sur quel fondement juridique peut-on consulter le peuple sur une nouvelle charte tout en organisant, dans le même geste, un scrutin encadré par l’ancienne ?

Quid des moyens de contrôle du processus ?

Par ailleurs, il convient mentionner les faiblesses de contrôle du processus électoral. Une simple analyse permettrait d’en considérer trois (3) :

Le contrôle policier : la Police nationale d’Haïti, épuisée, sous-effectif, s’appuie sur une force internationale encore loin de sa pleine capacité.

Le contrôle électoral : le CEP, organe provisoire par nature, sans mandat constitutionnel pérenne, doit sa crédibilité à un accord politique (le Pacte national pour la stabilité) signé dans des conditions que certains, comme le colonel Himler Rébu, jugent juridiquement bancales.

Le contrôle financier : aucune instance indépendante ne semble en mesure d’auditer, en temps réel, ni les 225 millions du budget électoral, ni les flux privés souvent douteux et criminels qui irriguent les campagnes.

Le dispositif présente ainsi des fragilités à trois niveaux : la sécurité, le contrôle électoral et le contrôle financier. Selon moi, la faiblesse de l’un de ces éléments peut suffire à compromettre la crédibilité de l’ensemble du processus. Un scrutin ne vaut que ce que vaut le plus fragile des trois.

Lire la partie en théorie des jeux.

Pour comprendre le processus électoral en cours sous l’angle de la théorie des jeux, il convient de dresser la cartographie des parties prenantes. Toutefois, nous nous abstenons de définir un profil stratégique.

Posons les joueurs :

  • Le CEP, qui cherche à préserver sa crédibilité institutionnelle tout en évitant la rupture avec le pouvoir exécutif qui le finance.
  • Le Gouvernement provisoire affichant un intérêt public de passation de pouvoir aux termes des élections mais torpille en soubassement le processus.
  • Les candidats, anciens et nouveaux, qui arbitrent entre se présenter dans un contexte à haut risque ou attendre un cycle plus stable. Sachant qu’attendre, c’est aussi laisser le champ libre aux mieux financés et armés.
  • Les forces de sécurité, nationales et internationales, dont l’incitation à agir dépend directement du calendrier électoral : sécuriser un scrutin donne un objectif concret, une échéance mesurable, un critère de succès face au Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Les gangs, acteurs rationnels qui maximisent leur emprise territoriale avant que la GSF ne monte en puissance, et qui peuvent choisir de saboter le vote, de le tolérer contre rétribution, ou de s’y infiltrer via des candidats complices.
  • Les électeurs, dont la stratégie dominante, dans un environnement d’information aussi dégradé, reste souvent l’abstention ou le vote de défiance.
  • L’international enfin, bailleur et arbitre, dont l’intérêt est un signal de stabilité régionale plus qu’un résultat électoral précis.

Aucun de ces joueurs n’a intérêt, individuellement, à révéler toute l’information qu’il détient. Le CEP a intérêt à afficher un calendrier tenable même s’il doute de sa faisabilité. L’alternative de l’aveu d’échec coûte plus cher politiquement. Autant que ça traine, autant de temps pour le Gouvernement de placer ses pions, de négocier bref de rester au pouvoir. Quant aux bailleurs, ils ont intérêt à maintenir une pression calendaire sans dévoiler leurs propres arbitrages internes sur les décaissements. Les gangs ont un intérêt tactique évident à dissimuler leurs intentions jusqu’au dernier moment.

Résultat : un équilibre où chacun agit sur la base d’anticipations partielles, et où la moindre défaillance (un versement retardé, une attaque coordonnée, une contestation du référendum, une conférence nationale non tenue, une interprétation superficielle d’un dispositif légal, des manifestations répétées, etc.) peut faire basculer l’ensemble du jeu vers un scénario de non-tenue, ou pire, vers une élection tenue dans des conditions qui la rendront immédiatement contestée.

Un équilibre reste néanmoins possible. Il nécessiterait surtout davantage de transparence sur l’état réel du processus, des mécanismes de financement vérifiables et une stratégie sécuritaire clairement orientée vers la protection des opérations électorales. Que le CEP publie, en toute transparence, l’état réel d’avancement de chaque prérequis (sécuritaire, financier, logistique) plutôt que de communiquer par à-coups. Que les bailleurs internationaux lient leurs décaissements à des jalons vérifiables et publics, non à des arbitrages discrets. Que la GSF concentre 50% à 60% de ses moyens, même limités, sur la protection physique des opérations de vote plutôt que sur une reconquête territoriale généralisée hors de portée d’ici décembre. Ces exigences peuvent sembler relativement simples. Pourtant, depuis 2010, aucune élection nationale n’a bénéficié simultanément de ces garanties dans des conditions suffisamment solides.

Ce qui se joue vraiment.

Une élection mal préparée, tenue sous la contrainte d’un agenda international plus que d’une maturité institutionnelle, ne referme pas une crise. Elle en ouvre une nouvelle, avec un vernis de légitimité en moins qu’avant. Un président élu sur 15 ou 20 % de participation, dans des zones où le vote a été possible pour une minorité du pays, gouvernera avec l’autorité d’un arbitre contesté avant même son investiture. Même si une fois en 2015, lors d’une mission d’audit en République Dominicaine, l’accompagnateur du Gouvernement d’alors: ancien ambassadeur, conseiller présidentiel puis devenu ministre a confirmé que l’international n’attend pas mieux d’Haïti : 15 à 20 % de participation dans les élections.

Faut-il pour autant renoncer ? Non. Le vide institutionnel qui dure depuis 2016 a un coût. Celui d’un pays sans élus, sans contre-pouvoirs, sans reddition de comptes possible.

Ce qui manque, c’est une volonté politique de changer Haïti. Ce qui manque, c’est la symétrie des informations. C’est l’information partagée. Tant que le CEP, le gouvernement, les bailleurs et les forces de sécurité continueront de jouer chacun leur partie sans mettre cartes sur table, le 13 décembre restera une date sur un calendrier plus qu’une promesse tenue. Le 13 décembre ne devrait donc pas être seulement une échéance inscrite sur un calendrier. Il devrait correspondre à un processus que les citoyens peuvent comprendre, suivre et, surtout, considérer comme crédible.

Entre temps, je laisse le champ aux théoriciens politiques, sociologues et analystes le soin de trouver le mécanisme devant équilibrer le jeu électoral.

Rostonn BRUTUS

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