vendredi, septembre 18

Les conséquences les plus profondes de la crise haïtienne ne se mesurent pas seulement au nombre de territoires perdus, d’écoles fermées, de familles déplacées ou de vies emportées. Une catastrophe moins visible, mais peut-être plus durable, est en train de se construire dans l’esprit des enfants qui grandissent au milieu de cet effondrement.

Dans plusieurs zones contrôlées par des groupes armés, l’État n’est plus qu’une idée lointaine. Ses institutions ont disparu du quotidien, ses représentants sont absents et ses promesses ne produisent plus aucun effet concret. L’école fonctionne difficilement ou a complètement fermé. Les enseignants sont partis, les services publics se sont effacés et les familles, appauvries ou déplacées, luttent simplement pour survivre.

Pourtant, aucun espace social ne demeure véritablement vide. Lorsque l’État se retire, d’autres formes de pouvoir occupent sa place.

Dans certains quartiers, les chefs de gang ne sont plus uniquement ceux qui imposent la terreur. Ils peuvent également distribuer de la nourriture, remettre de l’argent à des familles, financer ponctuellement la scolarité d’un enfant ou intervenir dans les difficultés de la communauté. Ces gestes ne font pas disparaître leurs crimes, mais ils peuvent transformer la manière dont une population abandonnée les perçoit.

Pour un adulte, la contradiction peut sembler évidente : celui qui apporte aujourd’hui un sac de nourriture peut être le même qui entretient la violence ayant plongé la communauté dans la misère. Mais un enfant ne dispose pas toujours du recul nécessaire pour comprendre ce mécanisme. Il voit surtout une réalité immédiate : l’État est absent, tandis que l’homme armé est présent; les institutions ne répondent pas, mais lui possède de l’argent, de l’influence et la capacité d’agir.

Progressivement, le pouvoir criminel cesse alors d’apparaître comme une anomalie. Il devient une forme possible de réussite.

C’est là que se situe l’un des dangers les plus graves pour l’avenir d’Haïti. Une société ne se reproduit pas seulement par ses lois et ses institutions. Elle se reproduit également par les figures qu’elle présente à ses enfants comme dignes d’admiration. Les jeunes apprennent à reconnaître l’autorité en observant ceux qui commandent, à comprendre la réussite en regardant ceux qui possèdent et à définir le respect en voyant ceux auxquels personne n’ose s’opposer.

Lorsque le principal modèle visible est un homme armé, entouré de ressources, craint par les adultes et capable de remplacer l’État dans certaines fonctions, l’enfant peut intérioriser une dangereuse équation : la force produit le respect, la violence donne accès au pouvoir et l’illégalité constitue le chemin le plus rapide vers la reconnaissance.

Ce glissement ne signifie pas que tous les enfants exposés à cet environnement deviendront des criminels. Une telle conclusion serait injuste et simpliste. Beaucoup résisteront, portés par leur famille, leur foi, leur intelligence ou leur désir d’une autre vie. Mais aucune société ne peut exposer durablement une génération entière à la peur, à la déscolarisation et à la banalisation des armes sans en subir les conséquences.

Dans dix ans, les enfants d’aujourd’hui entreront dans l’âge adulte. Dans quinze ans, ils chercheront une place dans l’économie et dans la société. Dans vingt ans, ils deviendront eux-mêmes parents, responsables communautaires, travailleurs, électeurs ou détenteurs d’une forme d’autorité. Ils transmettront alors, consciemment ou non, une partie de ce qu’ils auront appris pendant leur enfance.

Que transmettra une génération qui aura grandi sans école régulière, sans institutions crédibles et sans certitude que le travail honnête puisse conduire quelque part?

Que deviendra une société dans laquelle des milliers d’enfants auront appris que la loi ne protège pas, que la justice n’arrive jamais et que l’homme le plus puissant du quartier est celui qui possède le plus d’armes?

Le problème dépasse donc largement la sécurité immédiate. Même si les groupes armés étaient neutralisés demain, leur influence pourrait survivre pendant plusieurs décennies dans les traumatismes, les comportements et la conception du pouvoir qu’ils auront laissés derrière eux.

On peut reprendre un territoire en quelques jours. Il faut parfois une génération entière pour reconstruire les repères détruits.

L’école joue ici un rôle irremplaçable. Elle ne sert pas uniquement à transmettre des connaissances. Elle introduit l’enfant dans un monde organisé par d’autres règles que celles de la rue. Elle lui apprend que l’effort peut produire un résultat, que l’autorité peut s’exercer sans violence et que l’avenir peut se préparer autrement que par la domination des plus faibles.

Lorsque l’école disparaît, l’enfant ne perd donc pas seulement des années d’apprentissage. Il perd un espace capable de lui offrir une autre lecture du monde. Le vide ainsi créé devient un terrain fertile pour le recrutement, l’instrumentalisation et la transmission de la culture criminelle.

Il faut également regarder avec lucidité les prétendues œuvres sociales accomplies par certains chefs de gang. Donner de la nourriture ou payer une scolarité peut apparaître comme un geste de générosité, mais cette assistance participe souvent à une stratégie de légitimation. Elle permet au pouvoir armé de se présenter comme protecteur d’une population dont il contribue pourtant à entretenir la vulnérabilité.

L’aide devient alors un instrument de contrôle.

Celui qui nourrit peut exiger le silence. Celui qui finance peut réclamer la loyauté. Celui qui se substitue aux institutions finit par rendre la communauté dépendante de sa présence. La violence ne repose plus uniquement sur la peur qu’elle inspire, mais également sur les obligations qu’elle crée.

La véritable menace apparaît lorsque la population ne distingue plus clairement le bienfaiteur du bourreau, parce que les deux se présentent sous le même visage.

Face à cette situation, une réponse strictement policière resterait incomplète. La sécurité est indispensable, car aucune reconstruction n’est possible sous la domination des armes. Mais libérer un quartier sans y rétablir rapidement l’école, la justice, les services sociaux et les possibilités économiques revient à laisser intactes les conditions qui ont permis aux groupes criminels de s’y installer.

L’État doit reprendre les territoires, mais il doit surtout reprendre sa fonction.

Il ne suffit pas d’y faire circuler des véhicules blindés. Il faut y ramener des enseignants, des psychologues, des éducateurs, des professionnels de santé et des travailleurs sociaux. Il faut permettre aux enfants de retrouver une vie structurée, aux familles de sortir de la dépendance et aux communautés de reconnaître une autorité qui protège au lieu de menacer.

Haïti doit également reconstruire ses figures de référence. Un enfant devrait pouvoir admirer un professeur, un médecin, un agriculteur, un entrepreneur, un artiste, un artisan ou un policier intègre. Il devrait voir que la dignité, le service et la compétence peuvent également produire du respect.

Cette responsabilité appartient à l’État, mais aussi aux familles, aux écoles, aux églises, aux médias, aux organisations communautaires et à la diaspora. Il ne s’agit pas seulement d’offrir une aide matérielle. Il faut participer à la reconstruction morale et intellectuelle d’une génération à laquelle la crise tente de faire croire que la violence constitue l’unique langage du pouvoir.

Le malheur qui menace Haïti n’est donc pas seulement celui d’un pays actuellement livré aux groupes armés. C’est celui d’une nation qui risque de découvrir, dans dix, quinze ou vingt ans, que la domination criminelle a survécu à ceux qui l’exerçaient.

Elle aura survécu dans la mémoire des enfants, dans leur rapport à l’autorité, dans leur manière de résoudre les conflits et dans leur conception de la réussite.

La question essentielle n’est plus seulement de savoir comment récupérer les quartiers occupés. Elle est de savoir comment empêcher que l’imaginaire de ceux qui y grandissent soit définitivement occupé lui aussi.

Car le territoire le plus difficile à reconquérir ne sera peut-être pas celui que les gangs contrôlent avec leurs armes. Ce sera celui qu’ils auront réussi à installer dans la conscience d’une génération abandonnée.

Jean-Marc Dieudoné

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