Élections en Haïti : mais où est l’électorat ?
À l’approche des élections annoncées pour le 13 décembre, le débat ne devrait peut-être plus porter uniquement sur une question : Haïti peut-il organiser des élections ?
Une autre question mérite d’être posée : qui pourra réellement voter ?
Au 13 août 2026, le Conseil électoral provisoire annonçait 61 Centres d’inscription et de vote (CIV) opérationnels dans le département de l’Ouest.
Pour mesurer ce que cela représente, il faut revenir aux dernières grandes données électorales disponibles.
En 2015, 2 407 131 électeurs étaient inscrits dans le département de l’Ouest, soit 41 % de tout l’électorat haïtien. À lui seul, l’Ouest regroupait donc plus de quatre électeurs sur dix du pays.
Or, lorsqu’on compare le déploiement actuel des CIV aux anciennes données électorales, plusieurs zones majeures soulèvent des questions.
Carrefour comptait 293 760 électeurs. Croix-des-Bouquets, 213 843. Cité Soleil, 124 208. Arcahaie, 75 002. Fonds-Verrettes/Ganthier, 72 747. Gressier, 50 767. Cabaret, 47 507. Kenscoff, 37 167. Anse-à-Galets, 33 318. Thomazeau, 32 660. Cornillon, 29 704 et Pointe-à-Raquette, 16 672.
Ensemble, ces circonscriptions représentaient 1 027 355 électeurs en 2015.
Autrement dit, elles pesaient environ 17,5 % de tout l’électorat national et près de 43 % de l’électorat du département de l’Ouest.
Et ce calcul ne permet même pas d’isoler Martissant, qui appartenait à la troisième circonscription de Port-au-Prince avec notamment Bolosse, Sous-Dalles et Fontamara.
Il faut être précis : ces chiffres de 2015 ne signifient pas qu’un million d’électeurs seront automatiquement exclus en 2026. La population a bougé, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées et le CEP peut encore ouvrir de nouveaux centres.
Mais ils permettent de mesurer le poids électoral historique des territoires qui, à ce stade du déploiement que nous avons pu vérifier, restent absents ou insuffisamment couverts.
Et puis vient la diaspora.
Le cadre électoral prévoit la participation à l’élection présidentielle des Haïtiens vivant à l’étranger qui ont la qualité d’électeur, dans les communautés de la diaspora identifiées par le CEP.
L’Organisation internationale pour les migrations estimait déjà à environ 1,77 million le nombre d’émigrants d’origine haïtienne en 2021.
Tous ne sont évidemment pas automatiquement des électeurs. Mais à quelques mois du scrutin, les questions restent essentielles : combien sont inscrits ? Dans quels pays pourront-ils voter ? Où seront installés les centres ? Quelles communautés seront retenues ? Et selon quelles modalités concrètes ?
La question devient alors difficile à éviter.
Peut-on parler d’élections véritablement inclusives si une partie de territoires qui représentaient historiquement plus d’un million d’électeurs reste en marge du dispositif actuel, tandis que les modalités concrètes de participation de la diaspora restent encore à matérialiser ?
Il ne s’agit pas de conclure aujourd’hui que les élections du 13 décembre seront impossibles ou illégitimes.
Il s’agit de demander des réponses.
Parce qu’une date électorale, un calendrier et des partis enregistrés ne constituent pas, à eux seuls, un électorat.
Avant de demander aux Haïtiens pour qui ils vont voter, il faudrait peut-être d’abord pouvoir répondre clairement à une question beaucoup plus élémentaire : qui aura réellement la possibilité de voter le 13 décembre ?
Jean-Marc Dieudoné

