Il existe dans la nature une règle brutale : dans une chaîne alimentaire, chacun sait plus ou moins qui mange qui.
Le prédateur chasse. La proie fuit.
Mais dans une République, cette logique devrait précisément disparaître.
L’État n’existe pas pour se nourrir de la population. Il existe pour la servir.
La police n’existe pas pour dominer le citoyen. Elle existe pour le protéger.
La politique n’existe pas pour exploiter sa peur. Elle devrait organiser la société, arbitrer les intérêts et construire un avenir collectif.
Et l’élection devrait être le moment où cette hiérarchie se renverse définitivement : le citoyen devient souverain et choisit ceux qui exerceront temporairement le pouvoir en son nom.
En Haïti, pourtant, quelque chose semble s’être profondément inversé.
Tout en haut, des groupes armés imposent leur loi, contrôlent des territoires, kidnappent, incendient, menacent et tuent.
À côté, une classe politique se dispute le pouvoir, négocie des accords, forme des alliances, les défait, prépare des candidatures et transforme parfois même la question sécuritaire en argument de positionnement politique.
L’État, lui, publie des communiqués, annonce des opérations, promet des renforts et assure régulièrement que l’autorité publique sera rétablie.
Et tout en bas ?
La population.
Toujours elle.
Celle qui enterre.
Celle qui fuit.
Celle qui perd sa maison.
Celle qui ferme son commerce.
Celle qui ne peut plus envoyer ses enfants à l’école.
Celle qui paie pour se déplacer.
Celle qui paie des taxes à l’État.
Celle qui paie parfois une rançon aux criminels.
Et celle à qui, dans quelques mois, on demandera encore de sortir de chez elle pour aller voter.
Voilà peut-être la véritable chaîne alimentaire haïtienne.
À Kenscoff, l’absurde a franchi une nouvelle limite
Le massacre perpétré à Kenscoff les 23 et 24 août devrait nous obliger à regarder cette réalité sans détour.
Selon les Nations unies, au moins 47 personnes ont été tuées et 22 blessées. Plus de 50 personnes auraient également été enlevées. Des maisons ont été incendiées et des civils ont été attaqués dans une commune qui subit des offensives répétées depuis 2025.
Mais un autre élément de cette tragédie mérite notre attention.
Un chef de gang opérant dans la zone a diffusé une vidéo dans laquelle il interpelle directement le directeur général de la Police nationale, Vladimir Paraison. Il menace notamment de tuer des otages si les forces de l’ordre tuent ses hommes.
Arrêtons-nous sur ce que cela signifie.
Nous sommes arrivés dans un pays où un homme armé, recherché ou appartenant à une structure criminelle, peut prendre des citoyens en otage et s’adresser publiquement au chef de la Police nationale.
Il négocie presque d’égal à égal avec l’autorité.
Il menace.
Il fixe des conséquences.
Il communique.
Pendant ce temps, le citoyen ordinaire, lui, ne négocie rien.
Il attend de savoir s’il pourra rentrer chez lui vivant.
Qui se trouve donc réellement au bas de la chaîne ?
La réponse devient douloureusement évidente.
Le bandit possède une arme. Le politique possède le pouvoir. Que possède le citoyen ?
C’est peut-être ainsi qu’il faut poser le problème haïtien.
Le bandit possède son arme.
Il peut bloquer une route.
Il peut prendre un territoire.
Il peut imposer un couvre-feu de fait.
Il peut décider qu’une population doit partir.
Il peut même menacer publiquement les autorités.
Le responsable politique, lui, possède d’autres armes.
Il dispose d’un parti, d’alliances, de réseaux, de fonctions publiques, d’un accès aux institutions ou de la capacité de négocier son poids dans une transition.
L’État possède théoriquement la force publique, le budget, l’administration, la diplomatie et la légitimité institutionnelle.
Et le citoyen ?
Il possède sa CIN.
Son bulletin de vote.
Et l’espoir qu’un jour tout cela fonctionne.
Voilà l’immense paradoxe.
Celui au nom duquel toute la République est censée fonctionner semble parfois être celui qui possède le moins de pouvoir réel dans cette République.
Même l’insécurité devient politique
Il faut également avoir le courage de le dire : en Haïti, l’insécurité n’est plus seulement une tragédie nationale.
Elle est devenue un objet politique.
On parle de sécurité pour défendre les élections.
On parle de sécurité pour contester les conditions des élections.
On parle de sécurité pour attaquer le gouvernement.
On parle de sécurité pour défendre le gouvernement.
On parle de sécurité pour négocier des alliances.
On parle de sécurité pour justifier des positions.
Chaque camp peut avoir des arguments légitimes. Demander des conditions sécuritaires permettant aux citoyens de voter librement n’a rien d’antidémocratique. Au contraire.
Mais il existe un danger lorsque la souffrance collective devient simplement une variable dans le calcul politique.
Parce que pendant que les responsables discutent de savoir qui gagnera ou perdra politiquement à cause de l’insécurité, quelqu’un, quelque part, perd réellement son père.
Sa mère.
Son enfant.
Sa maison.
Sa vie.
La sécurité ne peut pas devenir une monnaie politique.
Elle constitue l’une des obligations les plus fondamentales de l’État.
Et maintenant, on demandera à cette même population d’aller voter
C’est ici que notre étrange chaîne alimentaire rencontre une autre réalité : les élections du 13 décembre.
L’idée d’organiser des élections est légitime.
Haïti ne peut pas vivre éternellement sous des gouvernements de transition, des accords politiques et des autorités qui ne tirent pas directement leur légitimité du suffrage populaire.
Le retour aux urnes est nécessaire.
Mais dire cela ne doit pas nous empêcher de poser une question fondamentale :
dans quelles conditions le citoyen arrivera-t-il jusqu’à l’urne ?
On peut imprimer un bulletin.
On peut attribuer des numéros aux partis.
On peut enregistrer des candidats.
On peut ouvrir des centres d’inscription.
On peut publier un calendrier électoral.
Mais aucune institution ne peut administrativement fabriquer la sécurité d’un électeur.
Pour voter, il faut d’abord être vivant.
Il faut pouvoir sortir de chez soi.
Il faut pouvoir traverser son quartier.
Il faut pouvoir rejoindre son centre de vote.
Il faut que les employés électoraux puissent y travailler.
Il faut que les candidats puissent faire campagne.
Il faut que les urnes puissent circuler.
Il faut surtout que personne ne puisse déterminer, par la terreur ou par les armes, quelles populations ont accès au scrutin et lesquelles en sont de fait exclues.
La question n’est donc pas :
« Faut-il des élections ? »
La question est :
« L’État peut-il créer les conditions permettant à la population de réellement exercer son droit de vote ? »
La nuance est fondamentale.
Une République ne peut pas demander au citoyen de sauver la démocratie si elle ne peut pas sauver le citoyen
Voilà peut-être l’une des contradictions les plus cruelles de notre époque.
Pendant des années, le citoyen haïtien entend que son vote est important.
Qu’il doit participer.
Qu’il doit s’inscrire.
Qu’il doit choisir.
Qu’il doit accomplir son devoir civique.
Très bien.
Mais la République a elle aussi des devoirs.
Avant de demander au citoyen de protéger la démocratie avec son bulletin, elle doit être capable de protéger le citoyen contre celui qui possède un fusil.
Sinon, nous renversons encore une fois la responsabilité.
Nous demandons à la personne la plus vulnérable de la chaîne de sauver un système qui n’arrive même plus à garantir sa survie.
Et c’est précisément là que la métaphore de la chaîne alimentaire devient terriblement pertinente.
Le citoyen nourrit presque tout le système
Regardons froidement la situation.
C’est la population qui produit.
Qui travaille.
Qui consomme.
Qui paie les taxes.
Qui finance indirectement l’administration.
Qui donne une légitimité aux élus.
Qui remplit les marchés.
Qui fait fonctionner les entreprises.
Qui envoie ses enfants à l’école.
Qui maintient les communautés en vie.
Même lorsqu’une partie de la population part à l’étranger, elle continue souvent à soutenir ceux qui restent par les transferts de la diaspora.
Tout remonte vers le système à partir du citoyen.
Mais lorsque vient le moment où quelque chose doit redescendre vers lui — sécurité, justice, routes, écoles, services publics, protection — la chaîne se bloque.
Et lorsque les gangs arrivent, il découvre brutalement sa position réelle.
Tout en bas.
Le scandale n’est pas seulement que les gangs soient devenus puissants
C’est peut-être là que nous nous trompons depuis des années.
Nous mesurons la crise à la puissance acquise par les groupes armés.
Combien de territoires contrôlent-ils ?
Combien d’armes possèdent-ils ?
Combien de routes peuvent-ils bloquer ?
Combien de quartiers ont-ils conquis ?
Ce sont des questions nécessaires.
Mais une autre mesure est peut-être encore plus importante :
à quel point le citoyen est-il devenu faible ?
Car la montée des gangs et l’effondrement de la protection du citoyen sont les deux faces d’un même phénomène.
Plus le citoyen perd l’accès à la justice, à la police, au territoire et aux services publics, plus celui qui possède une arme devient puissant.
Le véritable scandale haïtien n’est donc pas uniquement qu’un bandit puisse devenir assez puissant pour défier l’État.
C’est que le citoyen soit devenu assez vulnérable pour être pris entre les deux.
Il faut renverser la chaîne
Haïti ne retrouvera pas sa normalité uniquement lorsque quelques chefs de gangs auront été neutralisés.
Ce sera nécessaire, mais insuffisant.
La véritable reconstruction commencera lorsque la hiérarchie sera remise à l’endroit.
Lorsque le policier saura qu’il sert le citoyen.
Lorsque le fonctionnaire saura qu’il sert le citoyen.
Lorsque le ministre saura qu’il sert le citoyen.
Lorsque le député, le sénateur, le maire et le président sauront qu’ils servent le citoyen.
Lorsque les partis comprendront que la sécurité n’est pas une arme électorale mais un droit.
Lorsque l’État sera suffisamment présent pour qu’aucun groupe armé ne puisse décider qui circule, qui travaille, qui habite un quartier et qui meurt.
Et lorsque le citoyen cessera enfin d’être la proie d’un système qui était censé exister pour le protéger.
Car dans une démocratie, le peuple ne devrait jamais être tout en bas de la chaîne.
Il devrait être la raison même pour laquelle la chaîne existe.
Kenscoff nous rappelle aujourd’hui, dans le sang, à quel point nous nous sommes éloignés de ce principe.
Et à quelques mois des élections, le défi de l’État n’est pas seulement de convaincre la population d’aller voter.
Il est beaucoup plus fondamental :
faire en sorte qu’elle puisse vivre, circuler et choisir librement jusqu’au jour du vote.
Parce qu’avant de demander au citoyen de sauver la démocratie le 13 décembre, il faut d’abord que la République cesse de l’abandonner au bas de la chaîne.
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