mardi, août 25

Il y a des drames que l’on peut qualifier d’imprévisibles.

Ce qui vient de se produire à Kenscoff n’en fait pas partie.

Au moins 47 personnes ont été tuées et 22 autres blessées lors d’une nouvelle attaque armée contre cette commune stratégique située sur les hauteurs de Port-au-Prince, selon les Nations unies. Des maisons ont été incendiées, des familles ont fui et une église abritant notamment des personnes déplacées a été attaquée.

À chaque nouveau massacre, le même vocabulaire revient.

Condamnation.

Indignation.

Promesse de renforts.

Annonce du rétablissement de l’autorité de l’État.

Puis quelques semaines ou quelques mois plus tard, de nouveaux morts.

À Kenscoff, cette mécanique est devenue difficile à accepter.

Parce que l’État ne peut pas prétendre avoir été surpris.

Kenscoff était sous menace depuis longtemps

Dès le début de 2025, les attaques contre Kenscoff avaient atteint un niveau alarmant.

Les Nations unies ont documenté au moins 262 morts en seulement deux mois, ainsi que des dizaines de blessés, des maisons détruites ou incendiées et des milliers de personnes contraintes de quitter leur domicile.

Les attaques qui ont suivi ont inclus des meurtres, des kidnappings, des incendies, des violences sexuelles et des vols de bétail.

Plus grave encore, les autorités locales avaient signalé le problème bien avant.

Selon un rapport d’experts des Nations unies, les responsables de Kenscoff demandaient depuis plusieurs années davantage de postes de police, de personnel, d’unités spécialisées et de moyens opérationnels.

Ils avaient même proposé un plan de sécurité.

La réponse institutionnelle est restée insuffisante.

Autrement dit, la menace était connue.

Les corridors utilisés par les groupes armés étaient connus.

Les zones vulnérables étaient connues.

Les besoins de la police étaient connus.

Et pourtant, les habitants continuent de mourir.

Ce n’est plus seulement un problème de gangs

Lorsqu’une population est attaquée une première fois, on peut parler d’une offensive criminelle.

Lorsqu’elle est attaquée dix fois malgré des alertes répétées et des mois de promesses, il faut également commencer à parler de responsabilité de l’État.

Cela ne signifie évidemment pas que le gouvernement est responsable des crimes commis par les gangs.

Les auteurs directs restent ceux qui tuent, brûlent, kidnappent et terrorisent.

Mais la responsabilité d’un État ne se limite pas à ne pas commettre le crime.

Elle consiste aussi à protéger les citoyens lorsqu’une menace est connue et persistante.

Et c’est ici que la situation de Kenscoff devient politiquement accablante.

Des habitants ont été tués à quelques minutes d’un poste de police.

Des résidents affirment que les forces présentes n’étaient pas suffisantes pour empêcher l’offensive.

Après le massacre, les autorités ont promis des renforts et déclaré que Kenscoff « ne sera pas abandonnée ».

Mais cette phrase pose elle-même une question terrible :

si Kenscoff ne doit pas être abandonnée aujourd’hui, pourquoi a-t-elle été laissée aussi vulnérable hier ?

Toujours renforcer après le massacre

L’une des caractéristiques les plus inquiétantes de la réponse sécuritaire en Haïti est son caractère réactif.

On renforce une zone après l’attaque.

On envoie des unités après les morts.

On annonce des opérations après l’incendie des maisons.

On promet de reprendre le contrôle après que la population a déjà fui.

Mais la sécurité ne consiste pas seulement à reconquérir un territoire.

Elle consiste surtout à empêcher qu’il soit perdu.

Kenscoff représente exactement ce problème.

Les gangs ont progressivement exploité des corridors entre Carrefour et les hauteurs de la commune. Les Nations unies avaient déjà documenté cette progression.

Des groupes armés se sont installés dans plusieurs localités.

Des attaques répétées ont eu lieu.

Les habitants ont lancé des alertes.

Les autorités municipales ont demandé davantage de moyens.

Malgré tout cela, les criminels ont encore été capables de mener une opération meurtrière contre le centre de la commune.

C’est donc moins une question de manque d’informations qu’une question de capacité de l’État à transformer les informations disponibles en stratégie préventive.

Et pendant ce temps, on parle d’élections

C’est probablement ici que la contradiction devient la plus difficile à ignorer.

Haïti prépare officiellement des élections dont le premier tour doit avoir lieu le 13 décembre 2026.

Le CEP avance.

Les partis s’inscrivent.

Les numéros électoraux sont distribués.

Les candidats se préparent.

Les citoyens sont appelés à s’inscrire.

Mais à Kenscoff, des familles sont encore obligées de fuir leurs maisons sous les balles.

Cette commune n’est pourtant pas située à des centaines de kilomètres du centre du pouvoir.

Elle domine certaines des routes conduisant vers Pétion-Ville, où se trouvent des ambassades, des hôtels et plusieurs institutions de l’État.

Si le pouvoir public ne peut pas empêcher des massacres répétés dans une zone aussi stratégique, une question élémentaire se pose :

comment garantira-t-il la sécurité de milliers de centres de vote, de candidats, d’agents électoraux et d’électeurs à travers le pays ?

Ce n’est pas une question partisane.

Ce n’est pas une manière de demander automatiquement l’annulation des élections.

C’est une question de cohérence.

Une élection crédible suppose que l’électeur puisse sortir de chez lui.

Qu’il puisse rejoindre son centre de vote.

Qu’un agent électoral puisse travailler sans craindre une attaque.

Que les urnes puissent circuler.

Que les résultats puissent être transportés.

La sécurité n’est donc pas un élément secondaire du calendrier électoral.

Elle est l’une de ses conditions matérielles fondamentales.

Combien de morts faut-il pour qu’une alerte devienne une priorité ?

Kenscoff avait déjà connu des massacres.

Les Nations unies avaient déjà produit des rapports.

Les autorités locales avaient déjà demandé de l’aide.

Les habitants avaient déjà fui.

Des centaines de personnes avaient déjà été tuées depuis le début des attaques.

Alors qu’est-ce qui devait encore arriver pour que la commune devienne une priorité durable ?

C’est là que le débat sur la responsabilité publique doit changer.

Après chaque attaque, on entend que l’État va agir.

Mais la véritable question devrait être :

qu’avait fait l’État avant l’attaque ?

Combien d’agents étaient déployés ?

Quels renseignements existaient ?

Quelles zones étaient identifiées comme vulnérables ?

Quels renforts avaient été prépositionnés ?

Pourquoi les corridors connus des gangs n’étaient-ils pas neutralisés ?

Pourquoi les zones reprises n’étaient-elles pas durablement sécurisées ?

Pourquoi faut-il attendre des dizaines de cadavres avant de renforcer une commune déjà identifiée comme cible majeure ?

Ce sont ces réponses-là que les familles de Kenscoff méritent.

Pas seulement des communiqués.

Le problème dépasse Kenscoff

Ce massacre ne concerne finalement pas uniquement Kenscoff.

Il révèle une faiblesse plus profonde de l’État haïtien : la difficulté à conserver le territoire une fois qu’une opération sécuritaire est terminée.

Les forces de l’ordre peuvent intervenir.

Elles peuvent repousser temporairement des groupes armés.

Mais si elles quittent ensuite les zones sans présence permanente, sans contrôle des voies d’accès, sans renseignement local et sans moyens logistiques suffisants, les gangs reviennent.

Et chaque retour coûte des vies.

C’est cette logique qu’il faut briser.

Car un État ne reprend pas son territoire uniquement en y entrant avec des armes.

Il le reprend lorsqu’il peut y rester.

Lorsqu’un enfant peut aller à l’école.

Lorsqu’un cultivateur peut retourner dans son champ.

Lorsqu’une famille peut dormir sans craindre qu’un groupe armé arrive pendant la nuit.

Lorsqu’un citoyen peut emprunter la route sans négocier avec un gang.

C’est cela, l’autorité de l’État.

Après Kenscoff, les promesses ne suffisent plus

Le gouvernement affirme que Kenscoff ne sera pas abandonnée et promet de restaurer son autorité.

Il faut souhaiter que cette promesse soit suivie d’effets.

Mais après autant de morts, la population est en droit d’attendre davantage que des déclarations.

Elle est en droit de demander des résultats mesurables.

Des zones sécurisées durablement.

Des effectifs permanents.

Des corridors neutralisés.

Des responsables poursuivis.

Des habitants capables de rentrer chez eux.

Et surtout, aucune nouvelle tuerie quelques semaines plus tard.

Car lorsque les massacres deviennent répétitifs, l’indignation officielle perd progressivement son sens.

Kenscoff n’a plus besoin qu’on lui promette qu’elle ne sera pas abandonnée.

Elle a besoin de constater qu’elle ne l’est effectivement plus.

Et avant de demander à toute une population de croire à la possibilité d’élections crédibles en décembre, l’État devra peut-être répondre à une question beaucoup plus immédiate :

peut-il d’abord garantir aux citoyens qu’ils seront encore en vie pour aller voter ?

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