Haïti possède des ambassades, participe aux grandes organisations internationales et entretient des relations avec plusieurs puissances qui se présentent régulièrement comme ses « pays amis ». Pourtant, devant la souffrance actuelle de la population, une question douloureuse traverse les esprits : Haïti a-t-elle réellement des amis?
La question peut sembler brutale. Mais elle devient légitime lorsqu’un peuple vit depuis des années sous la domination de groupes armés, lorsque des familles sont chassées de leurs maisons, lorsque les écoles ferment, lorsque les hôpitaux deviennent inaccessibles et lorsque l’exil apparaît comme la seule possibilité de survie.
Un pays qui compte autant de « partenaires internationaux » devrait au moins pouvoir garantir à sa population le droit élémentaire de vivre chez elle. Or, aujourd’hui, le peuple haïtien ne demande même plus le confort ou la prospérité. Il demande simplement de pouvoir circuler sans être kidnappé, travailler sans être rançonné, envoyer ses enfants à l’école et rentrer vivant à la maison.
Cette solitude d’Haïti n’est cependant pas née avec les gangs. Elle traverse toute son histoire.
Une indépendance que le monde ne voulait pas accepter
En 1804, Haïti accomplit l’impensable : des hommes et des femmes réduits en esclavage battent l’une des plus puissantes armées européennes et fondent la première République noire indépendante du monde.
Cette victoire aurait dû faire d’Haïti un symbole universel de liberté. Elle l’a plutôt transformée en menace pour les puissances esclavagistes.
Le nouvel État ne représentait pas seulement une rupture avec la France. Il démontrait que des personnes considérées comme des biens pouvaient vaincre leurs maîtres, gouverner un territoire et proclamer que tous les êtres humains naissent libres. Pour les empires coloniaux et les sociétés esclavagistes, cet exemple devait être isolé afin qu’il ne se propage pas.
Les États-Unis, eux-mêmes issus d’une révolution pour l’indépendance, ont attendu jusqu’en 1862 pour reconnaître officiellement Haïti. Pendant près de six décennies, la première République noire a donc vécu sans la reconnaissance de son puissant voisin, notamment parce que son existence dérangeait un pays où l’esclavage demeurait encore légal. Bureau de l’historien du département d’État américain
Le message adressé à Haïti dès sa naissance était déjà clair : le monde pouvait célébrer la liberté, mais pas nécessairement lorsque d’anciens esclaves la conquéraient eux-mêmes.
La rançon imposée à ceux qui avaient vaincu l’esclavage
En 1825, la France reconnaît finalement l’indépendance haïtienne, mais impose en échange une indemnité de 150 millions de francs-or, destinée à dédommager les anciens colons pour la perte de leurs propriétés — y compris les personnes qu’ils réduisaient auparavant en esclavage.
Autrement dit, ce ne sont pas les anciens esclaves qui ont reçu réparation pour les crimes subis. Ce sont eux qui ont été forcés d’indemniser les anciens propriétaires d’esclaves.
Sous la menace d’une flotte française, Haïti accepte cette exigence. Pour payer, le jeune État doit emprunter auprès de banques françaises, entrant ainsi dans un cycle de dette qui détournera pendant des décennies des ressources qui auraient pu financer les écoles, les routes, l’agriculture, les hôpitaux et les institutions publiques. Collège de France
Dès ses premières années, Haïti n’a donc pas été accompagnée comme une jeune nation libre. Elle a été punie pour avoir osé le devenir.
De l’isolement à l’occupation
La solitude internationale d’Haïti a ensuite laissé place à des interventions présentées comme nécessaires à sa stabilité.
De 1915 à 1934, les États-Unis ont occupé militairement le pays. Washington justifiait notamment cette intervention par l’instabilité politique et la protection de ses intérêts. Pendant près de vingt ans, des autorités étrangères ont exercé un contrôle important sur les finances, la sécurité et plusieurs institutions haïtiennes. Bureau de l’historien du département d’État américain
L’occupation a laissé certaines infrastructures, mais aussi une concentration du pouvoir, des blessures profondes et une nouvelle démonstration des limites de la souveraineté haïtienne.
Puis sont venues les dictatures, les coups d’État, les interventions, les transitions imposées, les élections contestées et les missions internationales. À chaque nouvelle crise, des acteurs étrangers se sont présentés comme médiateurs, conseillers ou sauveurs. Pourtant, après des décennies de présence internationale, Haïti se retrouve avec des institutions toujours plus faibles et une population toujours plus vulnérable.
Même l’aide a parfois laissé des blessures
Après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010, le monde entier a annoncé son soutien à Haïti. Des milliards de dollars ont été promis au nom de la reconstruction. Pourtant, une grande partie de la population se demande encore aujourd’hui où sont passées les transformations durables que ces sommes devaient produire.
Cette même année, le choléra est apparu dans le pays. Des études scientifiques ont établi le lien entre l’épidémie et un contingent de Casques bleus de la MINUSTAH. La maladie a contaminé des centaines de milliers de personnes et causé des milliers de morts. En 2016, les Nations unies ont finalement exprimé leurs regrets et reconnu leur rôle dans les souffrances provoquées par l’épidémie. Nations unies
Cet épisode symbolise une partie du rapport entre Haïti et la communauté internationale : des interventions décidées au nom de la stabilité, mais dont les conséquences sont parfois supportées presque exclusivement par le peuple haïtien.
Aujourd’hui, un peuple assiégé sur son propre territoire
L’histoire continue désormais sous une nouvelle forme.
Des groupes armés contrôlent des quartiers, des routes et des zones stratégiques. Ils attaquent des commissariats, incendient des maisons, imposent des taxes illégales, enlèvent des citoyens et provoquent le déplacement de communautés entières.
Entre avril et juin 2026 seulement, les Nations unies ont recensé 1 408 morts et 656 blessés dans les violences. Près de 1,5 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays. Conseil de sécurité des Nations unies
Ces chiffres ne racontent pourtant qu’une partie de la tragédie.
Ils ne montrent pas la mère qui dort par terre avec ses enfants après avoir perdu sa maison. Ils ne décrivent pas l’élève dont l’école a fermé ni le malade qui ne peut pas traverser un quartier contrôlé par les gangs pour rejoindre un hôpital. Ils ne montrent pas les commerçants ruinés, les travailleurs bloqués, les agriculteurs coupés des marchés et les familles séparées par des territoires devenus infranchissables.
Dans certaines régions, se rendre au travail est devenu un acte de courage. Voyager d’un département à un autre peut ressembler à une traversée de zones de guerre. Posséder une maison ne garantit plus le droit d’y habiter. Avoir un emploi ne garantit plus la possibilité de s’y rendre. Être citoyen haïtien ne garantit même plus la liberté de circuler dans son propre pays.
Des armes pour les gangs, des discours pour la population
Le plus difficile à comprendre demeure la capacité des groupes armés à recevoir constamment des armes, des munitions, des véhicules et d’autres ressources dans un pays qui ne fabrique pas ces armes.
Les frontières de pays puissants semblent très efficaces lorsqu’il faut intercepter des migrants haïtiens. Elles paraissent pourtant beaucoup moins efficaces lorsqu’il faut empêcher les armes et les munitions de prendre la direction d’Haïti.
Les gouvernements étrangers condamnent la violence. Ils sanctionnent certains chefs de gangs et quelques personnalités. Ils organisent des réunions internationales et adoptent des résolutions. Mais les armes continuent de circuler, les financiers restent souvent dans l’ombre et la population continue de mourir.
Si Haïti avait de véritables alliés, la première preuve de cette amitié serait une action déterminée contre les réseaux internationaux qui alimentent les groupes armés. Elle consisterait à identifier les fournisseurs, surveiller les ports de départ, tracer les transactions financières et poursuivre tous ceux qui tirent profit de la destruction du pays.
On ne peut pas prétendre vouloir sauver Haïti tout en laissant fonctionner les circuits qui approvisionnent ceux qui la détruisent.
Contraints de partir, puis forcés de revenir
Face à cette réalité, de nombreux Haïtiens quittent le pays. Ils traversent la mer, les frontières et les jungles pour trouver ailleurs la sécurité que leur propre territoire ne peut plus leur garantir.
Mais ceux qui fuient sont ensuite traités comme s’ils constituaient eux-mêmes le problème.
En 2024, environ 200 000 migrants haïtiens ont été rapatriés de force. Des centaines de milliers d’autres retours ont été enregistrés depuis 2025, alors même que la violence et les déplacements internes continuaient d’augmenter. Plusieurs personnes sont renvoyées sans ressources, sans logement et sans véritable accompagnement pour leur réintégration. Organisation internationale pour les migrations
Voilà l’un des plus grands paradoxes de notre époque : le monde regarde Haïti devenir inhabitable, puis reproche aux Haïtiens de chercher un autre endroit où vivre.
On les expulse vers un pays où certaines routes sont impraticables, où des quartiers entiers sont contrôlés par des groupes armés et où des institutions déjà fragiles doivent improviser leur accueil.
Si les pays qui se disent amis d’Haïti veulent réellement freiner la migration, ils devraient d’abord contribuer à rendre possible la vie en Haïti. Aucun mur, aucune expulsion et aucune politique migratoire ne supprimera le besoin de fuir tant que la population ne pourra pas vivre en sécurité chez elle.
Haïti a-t-elle des amis ou seulement des partenaires intéressés?
Dans les relations internationales, les amitiés désintéressées sont rares. Chaque État défend d’abord ses intérêts économiques, diplomatiques, migratoires et sécuritaires.
Haïti semble avoir des amis lorsqu’il faut publier un communiqué, organiser une conférence, nommer une mission ou promettre une nouvelle assistance. Mais lorsque vient le moment d’obtenir des résultats concrets, l’amitié devient plus difficile à reconnaître.
Un véritable allié ne devrait pas décider à la place d’Haïti. Il ne devrait pas choisir ses dirigeants, soutenir l’inefficacité au nom de la stabilité ou profiter de la faiblesse de ses institutions. Il devrait aider le pays à reconstruire sa propre capacité d’agir, dans le respect de sa souveraineté et des besoins réels de sa population.
L’amitié ne devrait pas se mesurer au montant de l’aide annoncée, mais au nombre d’écoles qui peuvent rouvrir, de routes qui peuvent être sécurisées, de familles qui peuvent rentrer chez elles et de criminels — armés, financiers ou politiques — qui doivent enfin répondre de leurs actes.
Mais l’étranger n’est pas le seul responsable
Toute réflexion honnête sur l’abandon d’Haïti doit également reconnaître les responsabilités haïtiennes.
L’histoire internationale explique une partie de notre fragilité, mais elle ne peut pas justifier toutes les fautes commises par nos propres dirigeants, nos élites économiques et nos institutions.
Des responsables haïtiens ont détourné les ressources publiques, affaibli la justice, utilisé la misère comme instrument politique et privilégié leurs intérêts personnels au détriment de la nation. Certains ont recherché le soutien de puissances étrangères plutôt que la confiance de leur propre peuple. D’autres ont contribué directement ou indirectement à la montée des groupes armés.
Avant de chercher les amis d’Haïti à Washington, Paris, Ottawa, New York ou ailleurs, il faut aussi demander : combien de dirigeants haïtiens se sont véritablement comportés comme les amis de leur propre pays?
On ne peut pas réclamer le respect de notre souveraineté tout en détruisant nous-mêmes les institutions qui doivent l’exercer. On ne peut pas demander au monde de protéger le peuple haïtien lorsque certains de ceux qui prétendent le représenter l’abandonnent, l’exploitent ou participent à son malheur.
Le minimum que mérite le peuple haïtien
Le peuple haïtien ne demande pas que l’étranger dirige le pays à sa place. Il ne demande pas la charité. Il demande le droit de vivre.
Pouvoir dormir sans entendre des tirs.
Pouvoir envoyer ses enfants à l’école.
Pouvoir travailler sans payer de rançon.
Pouvoir prendre une route sans risquer l’enlèvement.
Pouvoir recevoir des soins.
Pouvoir habiter sa maison.
Pouvoir construire son avenir sans être condamné à l’exil.
Après plus de deux siècles d’indépendance, cela ne devrait pas constituer un privilège. Ce devrait être le minimum.
Si Haïti avait de véritables amis, ceux-ci ne se contenteraient pas de gérer les conséquences de son effondrement. Ils aideraient sérieusement à en combattre les causes : le trafic d’armes, le financement des gangs, l’impunité, la corruption, l’affaiblissement institutionnel et l’exclusion économique.
Mais Haïti doit également devenir sa propre première alliée. Ses dirigeants doivent placer la vie du peuple au-dessus de leurs intérêts. Ses élites doivent comprendre qu’elles ne pourront pas éternellement prospérer au milieu de la destruction nationale. Sa diaspora, sa jeunesse, ses professionnels et ses communautés doivent participer à la reconstruction d’un projet collectif.
Car un pays peut avoir des partenaires diplomatiques et demeurer profondément seul.
Depuis 1804, Haïti a souvent été punie, occupée, exploitée, assistée sans être reconstruite et conseillée sans être véritablement écoutée. Aujourd’hui encore, on lui promet de l’aide pendant que son peuple perd progressivement le droit de vivre sur son propre territoire.
Haïti n’a pas besoin d’amis qui parlent constamment en son nom. Elle a besoin d’alliés qui respectent sa souveraineté, qui combattent réellement les réseaux responsables de sa destruction et qui l’aident à retrouver la capacité de se gouverner et de protéger sa population.
Mais surtout, Haïti a besoin que ses propres fils et filles, particulièrement ceux qui détiennent le pouvoir, cessent d’agir comme les premiers ennemis de leur nation.
Parce qu’au fond, la véritable mesure de toute amitié envers Haïti devrait être simple : le peuple haïtien peut-il enfin vivre dignement et en sécurité chez lui?
Jean-Marc Dieudoné

