On demande à la jeunesse haïtienne de sauver le pays. Mais qui lui en donne les moyens ?
C’est la question que nous évitons.
Depuis des années, nous répétons que la jeunesse est « l’avenir d’Haïti ». Nous lui demandons de rester, d’entreprendre, de s’engager et de participer à la reconstruction nationale.
Mais lorsqu’un jeune cherche une formation, il se heurte au manque de moyens. Lorsqu’il cherche un emploi, on exige de l’expérience. Lorsqu’il veut entreprendre, on réclame des garanties. Lorsqu’il veut s’engager, on lui demande d’attendre. Et lorsqu’il part, on l’accuse d’abandonner son pays.
Il faut cesser d’exiger de notre jeunesse qu’elle soit héroïque dans un pays qui lui refuse les moyens de construire son avenir.
Derrière les statistiques, il y a des étudiants qui persévèrent, des professionnels qui acceptent des emplois précaires, des entrepreneurs qui commencent avec presque rien, ainsi que des artistes, des enseignants, des agronomes, des techniciens et des créateurs qui travaillent avec des ressources dérisoires.
Et puis il y a ceux qui partent.
Non parce qu’ils détestent Haïti ou refusent de contribuer, mais parce qu’à un moment donné, l’espoir ne suffit plus à payer les factures, financer les études ou bâtir une carrière.
Nous avons transformé le départ en trahison
Nous reprochons aux jeunes de partir tout en leur offrant peu de raisons de rester.
Nous voulons que les médecins restent sans leur garantir des conditions de travail décentes, que les ingénieurs construisent sans créer de projets à la hauteur de leurs compétences et que les entrepreneurs investissent dans un environnement instable.
Nous exigeons leur confiance envers des institutions qui font souvent obstacle à leurs efforts.
Puis nous nous étonnons de les voir chercher leur avenir ailleurs.
Le problème n’est donc pas seulement la jeunesse. Il réside aussi dans un système qui lui demande de réussir sans lui fournir les conditions nécessaires.
Une responsabilité qui ne peut pas être transférée
On ne peut pas demander à une génération de réparer toutes les erreurs accumulées avant elle, de résoudre l’insécurité, le chômage, les inégalités et la faiblesse des institutions, tout en lui refusant les ressources nécessaires.
La jeunesse doit prendre sa part de responsabilité. Mais l’État, les institutions, les générations précédentes, les universités, le secteur privé et les organisations sociales doivent prendre la leur.
La responsabilité nationale ne peut pas être une dette transmise exclusivement aux jeunes.
Elle doit devenir un engagement partagé : créer les conditions, ouvrir les possibilités et rendre les efforts utiles.
Ce que la jeunesse demande réellement
La jeunesse ne demande pas qu’on lui donne tout. Elle demande une chance :
- de se former ;
- de travailler ;
- d’entreprendre ;
- d’être entendue ;
- de participer aux décisions ;
- de faire ses preuves sans devoir connaître quelqu’un pour obtenir une opportunité.
Elle demande que le mérite puisse enfin avoir sa place dans son propre pays.
Ce ne devrait pas être un privilège, mais le fondement d’une société qui prépare son avenir.
Des discours aux décisions
Si nous voulons réellement que la jeunesse soit l’avenir d’Haïti, cessons de la célébrer dans les discours et investissons dans son avenir.
Cela suppose de renforcer l’éducation et la formation professionnelle, de créer des passerelles vers l’emploi, de faciliter l’accès au financement, de soutenir les jeunes agriculteurs, de développer les métiers numériques, d’ouvrir des espaces d’innovation et de garantir la sécurité.
Mais ces mesures resteront incomplètes si les jeunes ne participent pas aux décisions qui les concernent.
Un jeune qui contribue à définir son avenir n’est plus seulement « l’avenir du pays ».
Il devient un acteur du présent.
C’est précisément ce dont Haïti a besoin : non pas une jeunesse applaudie une fois par an, mais une jeunesse écoutée, formée, accompagnée et respectée.
Posons enfin la bonne question
Nous avons longtemps demandé :
« Qu’est-ce que la jeunesse peut faire pour Haïti ? »
Il est temps de demander :
« Qu’est-ce qu’Haïti est prête à faire pour sa jeunesse ? »
Un pays qui exige beaucoup de sa jeunesse doit lui offrir en retour des possibilités, des institutions solides, de la dignité et de la confiance.
De l’espoir, surtout, mais un espoir soutenu par les moyens de devenir réalité.
Sinon, nous continuerons à parler de « la jeunesse, avenir du pays » pendant qu’elle cherchera ailleurs les conditions que nous refusons de lui offrir ici.
Et lorsqu’elle sera partie, nous nous demanderons pourquoi.
La réponse sera simple : on ne peut pas demander à une génération de sauver un pays tout en lui refusant les moyens de le construire.
La jeunesse haïtienne ne demande pas qu’on lui promette un avenir.
Elle demande les moyens d’en créer un.
Monique DERVILE


