vendredi, octobre 2

Dans la nuit du 2 octobre 1937, la dictature de Rafael Leónidas Trujillo déclencha, le long de la frontière dominico-haïtienne, l’extermination de plusieurs milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’ascendance haïtienne. Près de neuf décennies plus tard, le massacre du Persil rappelle une vérité que les peuples oublient souvent à leurs dépens : les tragédies collectives ne commencent pas toujours par les armes, mais par des discours qui transforment progressivement l’étranger en menace et l’être humain en ennemi.

Le 2 octobre 1937 demeure l’une des dates les plus douloureuses de l’histoire haïtienne et caribéenne. Ce jour-là, depuis la ville frontalière de Dajabón, le dictateur dominicain Rafael Leónidas Trujillo prononça un discours dans lequel il désigna les Haïtiens vivant en territoire dominicain comme responsables de vols de bétail, de récoltes et de divers troubles affectant les populations locales. Il annonça que des centaines d’entre eux avaient déjà été tués et que cette prétendue « solution » allait se poursuivre.

Les paroles du dictateur ne furent pas une simple déclaration de circonstance. Elles constituèrent le signal politique d’une opération meurtrière organisée par l’État. Pendant plusieurs jours, des soldats, des agents locaux du régime et des civils enrôlés ou contraints parcoururent les communautés frontalières. Des hommes, des femmes et des enfants furent arrêtés, pourchassés puis assassinés à coups de machette, de couteau ou de baïonnette.

Le nombre exact de victimes demeure impossible à établir. Les estimations varient considérablement, allant de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de morts. Cette incertitude ne diminue en rien l’ampleur du crime. Elle révèle plutôt la volonté du régime d’effacer les traces, l’absence de registres fiables et la vulnérabilité d’une population composée en grande partie de paysans, d’ouvriers agricoles et de familles sans documents officiels.

L’histoire retiendra cet épisode sous le nom de « massacre du Persil ». Selon le récit le plus répandu, les militaires demandaient aux personnes arrêtées de prononcer le mot espagnol perejil. Leur accent pouvait alors servir à les identifier comme Haïtiennes et à les condamner. Les recherches contemporaines invitent toutefois à la prudence : le recours systématique à ce test linguistique n’est pas formellement établi par l’ensemble des témoignages. Mais le persil est devenu un puissant symbole de cette tragédie, celui d’une langue transformée en frontière entre la vie et la mort.

En créole, les survivants évoquaient davantage le « Kout kouto a » ; en espagnol, certains parlaient de El Corte. Ces appellations rappellent la brutalité des armes employées, mais aussi la tentative de Trujillo de dissimuler la responsabilité de son armée. En privilégiant les armes blanches, le régime pouvait faire passer les assassinats pour une révolte spontanée de paysans dominicains. Pourtant, les recherches historiques, les archives diplomatiques et les témoignages des survivants établissent le caractère organisé et politique de l’opération.

Le massacre ne visait pas seulement des étrangers récemment arrivés. Parmi les victimes figuraient également des Dominicains noirs et des familles d’origine haïtienne établies depuis plusieurs générations. Avant 1937, la frontière était un espace vivant où les populations commerçaient, travaillaient, parlaient créole et espagnol, se mariaient et formaient des communautés profondément liées. La dictature ne détruisit donc pas seulement des vies : elle anéantit un monde frontalier biculturel pour lui substituer une conception autoritaire, racialisée et exclusive de la nation.

Il serait cependant historiquement injuste de transformer ce crime d’État en accusation contre l’ensemble du peuple dominicain. Des citoyens dominicains cachèrent des voisins haïtiens, protégèrent des familles et les aidèrent à traverser la frontière. Certains refusèrent de livrer leurs ouvriers aux hommes du régime, au péril de leur propre sécurité. Leur courage rappelle qu’au cœur même d’un système de haine, la solidarité demeure possible.

Du côté haïtien, la réaction du gouvernement de Sténio Vincent fut marquée par la prudence, le silence et la recherche d’un compromis diplomatique. Sous la pression populaire et internationale, une indemnisation fut finalement négociée avec le régime dominicain. Mais une grande partie de cette somme n’atteignit jamais les familles endeuillées. À l’abandon initial des victimes s’ajouta ainsi l’échec d’un État incapable de défendre pleinement leur mémoire et leurs droits.

Commémorer le 2 octobre ne doit pas servir à entretenir une hostilité éternelle entre deux peuples qui partagent la même île. La mémoire n’est pas une invitation à la vengeance. Elle doit plutôt nous permettre de reconnaître les mécanismes qui rendent de telles atrocités possibles.

Avant les machettes, il y eut les mots. Avant les corps abandonnés sur les chemins de la frontière, il y eut la désignation systématique d’une population comme étrangère, envahissante, culturellement dangereuse et responsable des difficultés nationales. Avant le massacre, il y eut la peur méthodiquement transformée en politique.

C’est précisément pour cette raison que les discours contemporains présentant la présence haïtienne comme une disparition programmée de l’identité dominicaine doivent être examinés avec gravité. Toute société a le droit de débattre de souveraineté, de frontières et de politique migratoire. Mais lorsque des êtres humains sont réduits à une menace démographique ou à une force d’occupation, le débat cesse d’être seulement politique : il ouvre la voie à la déshumanisation.

Le 2 octobre 1937 nous enseigne finalement qu’un peuple ne protège pas sa souveraineté en effaçant l’humanité de son voisin. Il la protège en refusant que la peur, le racisme et la falsification de l’histoire deviennent des instruments de pouvoir.

Se souvenir du massacre du Persil, c’est rendre leur dignité aux victimes. C’est aussi adresser aux générations présentes un avertissement essentiel : aucun massacre ne commence le jour où l’on sort les armes. Il commence le jour où la société accepte que certains êtres humains soient décrits comme un problème dont il faudrait se débarrasser.

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