Avec le cœur lourd, triste et révolté s’écrit la chronique de cette semaine.
Un père de famille, sa femme, son ou ses enfants, contraints de se déplacer, arrachés à leur maison face à la violence des gangs qui pillent, tuent, violent et brûlent sur leur passage. Derrière eux, il ne reste ni murs ni souvenirs intacts, seulement la peur qui colle à la peau. D’autres familles, elles aussi, sont suspendues à l’attente, espérant une réponse, un signe venu de Dieu ou du Vodou, car certains des leurs n’ont toujours pas été retrouvés. Disparus dans le vacarme du chaos, avalés par une terre devenue hostile à ses propres enfants.
Les réfugiés, comme on les appelle dans les grands livres, mais contrairement à ceux de chez nous, sont livrés à eux-mêmes. On les retrouve étendus à même le sol, sur des trottoirs, le long de la route menant à l’avenue John Brown, non loin de Bourdon. De beaux noms pour des lieux qui n’offrent plus que des images crasseuses, capables de retourner l’estomac de tout être humain encore doté de sensibilité. Leur voisinage se résume à des tas d’immondices, parfois rejetés par des maisons riches, parfois accumulés là, sans que l’on sache comment. Et comment le saurait-on vraiment, quand ceux qui luttent pour survivre sous la menace permanente des terroristes n’ont même pas la certitude du pain quotidien. Quand on se bat pour rester en vie, on ne produit pas l’excès, on le subit. On dort avec, sous le nez, sous les yeux, parfois sous le dos, le corps posé sur le béton froid, l’âme écrasée par l’indifférence.
Et ce spectacle ne se limite pas à la capitale. Partout sur le territoire, les mêmes scènes se répètent, comme un mauvais refrain. On dirait qu’Haïti a signé un pacte, à l’image de ses dirigeants, pour traîner derrière elle ses déchets, matériels et humains, visibles et invisibles, comme une condamnation permanente.
Au sein du gouvernement de facto, la scène est tout aussi indécente. Depuis des temps que l’on appelle jadis, ils se livrent aux mêmes combats stériles, s’entre-déchirent pour des miettes de pouvoir, tels des concurrents enfermés dans une course mortelle, à l’image du film Death Race, où chacun fonce sans conscience, tenu en laisse par un maître que l’on ne nomme jamais mais que tous servent. Pendant qu’ils jouent leur survie politique, le pays, lui, s’effondre.
La jeunesse est jetée en vrac, sans repères ni horizon, et une génération d’adultes avance, vidée de sentiments humains, dépourvue de sens patriotique, parfois même de conscience individuelle. Ils accumulent comme on empile du sable dans des mains percées, croyant se protéger derrière l’argent mal acquis, sans comprendre qu’il fondra, qu’il se perdra, qu’il les abandonnera comme ils ont abandonné le pays.
Alors Haïti, dis-nous, lequel de tes enfants verra un jour ta souffrance et osera te regarder en face, lequel décidera de te libérer? Sera-ce ceux qui résident à l’étranger, ou ceux qui sont restés faute d’alternative, cherchant à s’essouffler vers une terre étrangère qui promet un refuge mais offre d’autres formes de misère, ou ceux qui portent encore, au fond du cœur et de l’âme citoyenne, le désir fragile mais tenace de reconstruire cette patrie meurtrie, convaincus qu’on n’est jamais mieux que chez soi ?
Car aujourd’hui, tes enfants dorment sur le béton, entourés d’ordures, la faim pour compagne, l’humiliation pour couverture, pendant que leurs bourreaux paradent. Des terroristes armés jusqu’aux dents et des esclaves à sirène et à cravate, unis dans la même brutalité, l’un par la violence ouverte, l’autre par la trahison feutrée. Et le peuple, fatigué de fuir, de pleurer et de compter ses morts, rumine une colère sourde, une colère dense, une colère qui ne demande plus la pitié mais la justice. Une colère née au ras du sol, là où l’on survit, là où l’on apprend que l’indifférence tue autant que les balles, et que l’Histoire n’oublie jamais ceux qui ont transformé un peuple en réfugiés sur sa propre terre.
Isha, Fille d’Haïti
29 janvier 2026
