Un policier haïtien raconte qu’après douze années de service, il gagne 33 000 gourdes par mois, à peine 250 dollars américains.
Son histoire pourrait presque résumer à elle seule une partie du paradoxe haïtien.
Il appartient à l’une des institutions chargées de défendre l’État. Il affronte des hommes lourdement armés. Il risque sa vie contre des kidnappeurs. Il reçoit deux balles à la tête. Il manque de perdre un œil. Des hommes armés pillent ensuite sa maison avant d’y mettre le feu.
Et malgré tout cela, lorsqu’il doit consulter un ophtalmologue ou poursuivre ses soins, une partie des dépenses sort encore de sa poche.
À quelques kilomètres de là fonctionne pourtant une autre économie.
Une économie qui ne vote pas de budget au Parlement, ne paie pas nécessairement d’impôts et ne publie aucun bilan annuel : l’économie des groupes armés.
Il serait imprudent d’inventer un chiffre global sur leurs revenus, car aucune donnée publique fiable ne permet aujourd’hui de déterminer précisément combien l’ensemble des gangs haïtiens encaissent chaque mois. Mais les mécanismes sont largement documentés : kidnappings contre rançon, extorsion d’entreprises et de particuliers, contrôle de routes commerciales, détournement de marchandises, trafic de drogue et d’armes, prélèvements aux checkpoints et taxation informelle de territoires. Les Nations unies soulignent que les gangs cherchent justement à étendre leur contrôle territorial pour accroître ces sources de revenus.
Le contraste est brutal.
L’homme auquel l’État demande de combattre un groupe armé peut gagner en un mois moins que ce que certaines activités criminelles peuvent rapporter en une seule opération.
Le problème ne se limite donc plus au nombre de policiers ou au nombre d’armes disponibles.
Il touche au modèle même de société que nous sommes en train de laisser se constituer.
Où les classes sociales haïtiennes se rencontrent-elles encore ?
Pendant longtemps, on pouvait soutenir que malgré les écarts sociaux gigantesques d’Haïti, certains espaces permettaient encore aux classes de se croiser.
L’université en était un.
L’Université d’État, notamment, pouvait accueillir le fils d’un fonctionnaire, la fille d’un petit commerçant, un jeune venu de province, un étudiant de famille modeste et parfois un enfant appartenant à une catégorie plus favorisée.
Ils n’avaient pas la même maison.
Ils ne partaient pas en vacances au même endroit.
Ils ne fréquentaient pas nécessairement les mêmes restaurants.
Mais ils pouvaient avoir le même professeur, le même amphithéâtre, le même examen et parfois les mêmes rêves.
L’école, l’université, l’administration publique, les places, les bibliothèques, les hôpitaux, certaines églises, les transports et le centre-ville jouaient ainsi un rôle beaucoup plus important qu’on ne le réalisait : ils constituaient des espaces où des Haïtiens issus de mondes différents étaient encore obligés de se rencontrer.
Aujourd’hui, cette infrastructure sociale s’effondre.
Et cette destruction est peut-être aussi grave que la destruction physique des bâtiments.
Le plus grand hôpital public de Port-au-Prince, l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, est resté fermé après les attaques qui ont frappé le centre-ville, au point qu’en 2026 des étudiants en médecine réclamaient toujours sa réouverture ou sa relocalisation pour pouvoir poursuivre correctement leur formation clinique.
Une université peut continuer d’avoir un nom, des étudiants inscrits et un rectorat.
Mais que reste-t-il de sa fonction sociale lorsque ses facultés sont dispersées, lorsque des étudiants ne peuvent plus circuler librement, lorsque certains doivent quitter le pays, lorsque d’autres suivent leurs cours derrière des écrans ou dans des locaux temporaires, et lorsque la ville elle-même devient une mosaïque de territoires infranchissables ?
La capitale n’est plus réellement une capitale
Une capitale n’est pas simplement l’endroit où réside le gouvernement.
C’est normalement le lieu où convergent les grandes institutions de l’État : présidence, ministères, tribunaux, universités, banques, archives, administrations, centres culturels et services publics.
Port-au-Prince avait déjà de gigantesques problèmes avant la montée actuelle des gangs.
Mais aujourd’hui, une autre transformation est en cours : l’État quitte progressivement certains de ses propres espaces historiques.
Des institutions publiques autrefois concentrées dans le centre historique ont dû déménager ou fonctionner ailleurs à cause de l’insécurité. Une enquête publiée en 2025 décrivait même ces déplacements successifs d’administrations publiques et les difficultés que cela créait pour des citoyens qui ne savaient parfois plus où trouver les services concernés.
Même le siège du pouvoir exécutif illustre cette rupture.
Le Palais national historique n’est plus le véritable centre opérationnel du pouvoir. En 2025, Reuters rapportait que la Villa d’Accueil servait de siège gouvernemental alors que la zone du Palais national, au centre-ville, était devenue un théâtre régulier d’affrontements armés.
Ce détail est immense symboliquement.
Lorsqu’un État ne peut plus exercer normalement son autorité depuis ses propres bâtiments historiques, ce n’est pas simplement une question immobilière.
C’est une géographie du pouvoir qui se défait.
Le territoire lui-même se fragmente
La situation devient encore plus grave lorsque l’on quitte la question des bâtiments pour regarder les routes.
Un État moderne existe parce qu’un citoyen peut théoriquement passer d’une commune à une autre sans demander l’autorisation d’un acteur armé non étatique.
Une marchandise doit pouvoir circuler.
Un étudiant doit pouvoir rentrer chez lui.
Une ambulance doit pouvoir transporter un malade.
Un juge, un ministre, un entrepreneur ou un simple citoyen doit pouvoir prendre une route nationale sans que son trajet dépende d’un checkpoint tenu par un gang.
Or les groupes armés se sont installés précisément sur plusieurs axes stratégiques reliant Port-au-Prince au reste du pays. Ils utilisent ces corridors pour contrôler les échanges, extorquer des voyageurs et des commerçants et développer d’autres activités criminelles.
C’est ainsi que l’on arrive à cette absurdité profondément révélatrice de l’effondrement territorial : pour certains déplacements officiels ou internationaux, l’hélicoptère devient une alternative à des routes qui devraient être parfaitement ordinaires.
Il y a quelques années encore, parcourir deux ou trois heures de route entre la capitale et une ville de province relevait simplement du déplacement terrestre.
Aujourd’hui, sur certains axes, ce trajet peut devenir une opération de sécurité.
Lorsque l’élite politique peut survoler le territoire pendant que la population doit négocier sa traversée au sol, deux pays commencent à coexister dans le même pays.
Le problème n’est plus seulement la pauvreté : c’est la séparation
Haïti a toujours été profondément inégalitaire.
Mais une société peut survivre à de fortes inégalités lorsqu’il lui reste suffisamment d’institutions communes.
L’enfant pauvre et l’enfant riche n’ont peut-être pas le même niveau de vie, mais ils reconnaissent la même monnaie, la même police, la même université nationale, le même tribunal, le même centre-ville, la même équipe nationale et les mêmes institutions fondamentales.
Ce qui devient dangereux aujourd’hui est différent.
Nous entrons progressivement dans une société où chaque catégorie sociale construit sa propre solution privée à l’effondrement collectif.
Quand l’électricité publique ne fonctionne plus, celui qui en a les moyens achète panneaux solaires, batteries ou génératrice.
Lorsque l’eau publique manque, il achète son propre système.
Lorsque l’école publique s’effondre, il paie une école privée.
Lorsque l’hôpital devient inaccessible, il cherche une clinique privée ou part à l’étranger.
Lorsque la sécurité disparaît, il engage des agents privés, roule dans un véhicule blindé ou déménage.
Lorsque les routes deviennent dangereuses, celui qui possède les moyens peut parfois prendre l’avion ou l’hélicoptère.
Lorsque tout devient insupportable, la dernière solution privée s’appelle Miami, Montréal, New York, Santiago ou Paris.
Chaque fois qu’un individu résout seul un problème collectif, il survit.
Mais chaque fois aussi, la pression pour réparer l’institution commune diminue.
À terme, il ne reste plus un système défaillant qu’il faut réparer.
Il reste plusieurs petits systèmes privés superposés sur un État qui continue d’exister juridiquement mais de moins en moins dans la vie quotidienne.
Et pendant ce temps, le gang offre une autre forme d’intégration
Il existe un autre élément encore plus inquiétant.
Lorsque l’école n’intègre plus, lorsque l’université devient inaccessible, lorsque le marché du travail ne donne aucune perspective et lorsque l’État paie mal même ceux auxquels il demande de risquer leur vie, qui offre encore une trajectoire sociale à un jeune de quartier populaire ?
Le gang peut offrir ce que l’État n’offre plus suffisamment : revenu, arme, appartenance, protection, pouvoir, reconnaissance et territoire.
Ce n’est évidemment pas une justification du banditisme.
C’est précisément le problème.
Une société devient extrêmement fragile lorsque l’organisation criminelle commence à offrir une forme d’ascension ou d’intégration plus visible que l’institution républicaine.
Le policier de l’article gagne 33 000 gourdes.
Il doit entretenir sa famille.
Prendre soin de sa mère.
Payer ses soins.
Après avoir perdu sa maison dans une attaque, il raconte avoir dû dormir plusieurs mois dans son véhicule de service.
Puis, après avoir reçu deux balles à la tête, sa conclusion reste :
« Fòk mwen tounen travay. »
Cette phrase devrait interpeller bien au-delà de la Police nationale.
Parce qu’elle nous oblige à poser une question fondamentale :
qu’est-ce que la République propose aujourd’hui à celui qui choisit de la servir ?
Et inversement :
qu’est-ce que l’économie criminelle propose à celui qui choisit de la combattre, de la rejoindre ou simplement de vivre sous son contrôle ?
Un pays dans lequel un citoyen sur quatre vit déjà sous contrôle de gangs
En mars 2026, un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme estimait qu’environ un Haïtien sur quatre vivait dans une zone contrôlée par des groupes criminels.
Dans la capitale, les estimations ont varié en fonction des opérations et des reprises territoriales, mais les dernières données disponibles continuent de placer plus de 70 % de Port-au-Prince sous contrôle ou influence des gangs.
Parallèlement, environ 1,5 million de personnes ont été déplacées par la violence.
Ces chiffres ne décrivent plus uniquement une crise de sécurité.
Ils décrivent une transformation du territoire national.
Le risque ultime : cesser de former une société
Un pays ne disparaît pas uniquement lorsque ses frontières sont effacées.
Il peut continuer d’avoir un drapeau.
Un hymne.
Des ministres.
Des ambassades.
Une équipe nationale.
Une Constitution.
Et pourtant commencer à perdre progressivement ce qui fait réellement une société : des espaces communs, des institutions communes, une expérience commune du territoire et la conviction que malgré les différences sociales, un avenir collectif reste possible.
Voilà pourquoi la crise haïtienne ne peut pas être réduite à la formule : « il faut éliminer les gangs ».
Même si demain tous les chefs de gangs disparaissaient, il resterait encore à reconstruire ce que leur expansion a révélé et accéléré :
l’école publique,
l’université,
la police,
la justice,
les communes,
les routes,
les transports,
les administrations,
les espaces culturels,
les centres-villes,
l’économie formelle,
et surtout la confiance dans l’idée qu’une institution publique peut réellement appartenir à tout le monde.
La question fondamentale pour Haïti devient donc peut-être celle-ci :
où un enfant de Cité Soleil, un enfant de Pétion-Ville, un enfant de Hinche, un enfant des Cayes et un enfant de la diaspora peuvent-ils encore se rencontrer aujourd’hui et se reconnaître comme membres d’une même société ?
Si nous ne trouvons plus la réponse, alors le problème est beaucoup plus profond qu’une guerre entre la Police nationale et des gangs.
Cela signifie que nous sommes progressivement en train de perdre les lieux où se fabrique le “nous” haïtien.
Jean-Marc Dieudoné
