Pas de vide institutionnel après le 7 février
Ma position est claire : le débat qui traverse le pays à l’approche du 7 février ne doit pas être émotionnel, mais juridique et institutionnel. L’État haïtien ne peut pas s’arrêter brutalement à une date sans mécanisme clair de continuité ou de remplacement. Une rupture institutionnelle créerait un vide dangereux, particulièrement dans un contexte sécuritaire déjà fragile. Le pays ne peut pas se permettre une paralysie de l’autorité publique au moment même où il a besoin de décisions, de coordination et de stabilité.
Changer un Premier ministre à la dernière minute ouvrirait la voie à des négociations sans fin, à des marchandages politiques, à des arrangements de circonstance et à une logique de partage de pouvoir qui affaiblirait davantage l’État. Ce type de scénario prolongerait l’instabilité au lieu de la résoudre. Haïti n’a pas besoin d’une nouvelle séquence de tractations politiques ; elle a besoin de clarté, de continuité et d’un cap précis.
Il faut également être lucide sur la réalité administrative. Il faudrait encore au moins trois mois à un nouveau Premier ministre pour mettre les choses en place : constituer son équipe, disposer des spécimens de signatures nécessaires pour engager l’administration publique, relancer la machine étatique et surtout comprendre la réalité du terrain. Dans le contexte actuel, ce délai est incompressible. Repartir à zéro aujourd’hui serait exposer l’État à un dangereux flottement institutionnel.
La transition doit prendre fin. Les partis politiques doivent dès maintenant se préparer à aller aux élections, mais à des élections libres, ouvertes et non partisanes, où tous les partis ont la même chance de gagner. Et c’est là un grand défi pour le gouvernement.
L’année prochaine, le pays doit se doter de dirigeants élus, légitimes et responsables. Nous ne pouvons pas continuer indéfiniment dans une transition qui se prolonge et se réinvente au gré des intérêts et des rapports de force.
Si vous voulez le pouvoir, commencez à vous préparer pour aller aux urnes.
La priorité absolue demeure la sécurité et la continuité de l’action publique
Haïti est sous une pression extrême : expansion des gangs armés, déplacements massifs de populations, économie asphyxiée, services publics affaiblis. Dans un tel contexte, toute crise politique supplémentaire viendrait fragiliser davantage la lutte contre l’insécurité et réduire la capacité de l’État à agir. Pour moi, la continuité de l’action publique n’est pas un privilège accordé aux dirigeants ; c’est un outil de sécurité nationale. Sans stabilité institutionnelle minimale, aucune politique sécuritaire ne peut être efficace.
Méfiance face aux manœuvres politiques de dernière minute
À l’approche du 7 février, je constate avec inquiétude des tentatives de forcer des rapports de force, d’imposer des agendas personnels ou de clans, ou de créer volontairement de l’instabilité pour en tirer des avantages politiques. Ces manœuvres mettent directement en péril l’intérêt général. La transition ne doit pas devenir un marché politique où l’avenir du pays est sacrifié aux profits d’agendas personnels. Le moment exige responsabilité, retenue et sens de l’État.
Le dialogue oui, le chaos non
Je suis favorable à un dialogue inclusif, responsable et encadré, impliquant les forces politiques, la société civile et les acteurs clés du pays. En revanche, je rejette toute rupture unilatérale, toute décision précipitée et toute logique de menace ou de pression. Le chaos ne peut jamais être un projet politique. Haïti a besoin de maturité politique, d’un esprit de compromis et d’une vision claire pour sortir durablement de la crise.
Le regard de l’international compte
Qu’on le veuille ou non, Haïti évolue dans un environnement international attentif à ses signaux de stabilité ou d’instabilité. Les partenaires internationaux observent la capacité des élites haïtiennes à gérer cette transition avec maturité. Une dérive institutionnelle aurait des conséquences diplomatiques, économiques et sécuritaires importantes : perte de confiance, isolement, réduction de l’aide et affaiblissement de la coopération. La crédibilité internationale du pays se joue aussi dans la manière dont cette crise est gérée.
L’intérêt collectif doit primer sur les intérêts individuels
Je crois profondément que l’une des racines les plus profondes de nos crises répétitives réside dans cette tendance persistante à faire passer les intérêts personnels, familiaux ou de rangs sociaux avant les intérêts supérieurs de la nation. Tant que cette logique dominera notre vie politique, Haïti restera prisonnière de cycles d’instabilité. Aimer Haïti ne peut pas être un slogan ou un discours de circonstance ; cela doit se traduire par des choix courageux, parfois inconfortables, mais nécessaires pour le bien commun.
Penser Haïti, c’est d’abord penser aux plus vulnérables. C’est penser aux déplacés qui vivent dans des camps, privés de leur maison, de leur sécurité et de leur dignité. C’est penser à ces familles qui vivent dans des zones oubliées, sans électricité, sans eau potable, sans services de base, et qui, jusqu’à aujourd’hui, n’ont parfois jamais vu une ampoule s’allumer chez elles. Leur réalité doit être au centre de toute décision politique.
Penser Haïti, c’est aussi penser aux enfants qui se couchent le ventre vide, à ceux qui ne vont pas à l’école ou qui fréquentent des établissements sans bancs, sans professeurs, sans conditions minimales pour recevoir une éducation digne. Aucun projet politique ne peut être crédible s’il ne place pas l’éducation, la protection de l’enfance et la dignité humaine au cœur de ses priorités.
Je pense également aux Haïtiens de la diaspora, nombreux à vouloir revenir investir, entreprendre et contribuer à la reconstruction du pays. Ils ont besoin d’un climat de sécurité, de stabilité et de confiance institutionnelle. Sans cela, leur engagement restera freiné, et Haïti continuera de se priver d’une force économique et humaine essentielle.
Il est temps de sortir de ce cercle fermé, de ce sectarisme politique et social qui exclut au lieu de rassembler. Il est temps de penser au-delà des cercles d’influence et de regarder le pays réel dans toute sa diversité et sa souffrance. Penser Haïti dans son ensemble n’est pas une option morale : c’est une exigence nationale.
Sandra Paulemon
