En Haïti, certaines dates ne vieillissent jamais. Elles tournent, reviennent, frappent à la porte de la mémoire collective comme une vieille chanson qu’on connaît par cœur mais qui refuse de finir. Le 7 février fait partie de ces dates. Une date qui devait symboliser la renaissance d’un peuple, mais qui ressemble aujourd’hui à un théâtre où les décors changent, les visages parfois changent, mais où le scénario reste désespérément le même.
Tout commence le 7 février 1986. Ce jour-là, la dictature de Jean-Claude Duvalier s’effondre sous le poids de la colère populaire. Le peuple respire enfin. On parle de liberté, de démocratie, d’un avenir reconstruit sur les ruines de la peur. Haïti croit alors tourner une page sombre de son histoire. À cette époque, 1 dollar américain vaut 5 gourdes. Le pays est pauvre, mais l’espoir, lui, n’est pas encore dévalué. Depuis lors, le 7 février devient la date officielle de passation du pouvoir présidentiel, censée incarner la stabilité institutionnelle. Pourtant, l’histoire haïtienne va lui donner une toute autre signification : celle d’un rendez-vous régulier avec l’incertitude.
Le 7 février 1996, René Garcia Préval accède à la présidence après des années de turbulences politiques. L’alternance se fait sans coup d’État, fait suffisamment rare pour être salué. Dix ans après la chute de la dictature, la démocratie tient debout, mais l’économie chancelle déjà. 1 dollar américain équivaut désormais à 16,55 gourdes. Le temps passe, les fondations restent fragiles.
Le 7 février 2006, journée électorale et 14 mai 2006 René Garcia Préval revient au pouvoir. Vingt ans après 1986, les discours ont changé de forme, mais pas de substance. Le pays survit plus qu’il ne se transforme. Les urgences deviennent permanentes, les solutions provisoires. Pendant ce second mandat, 1 dollar américain atteint 43,05 gourdes. La promesse politique s’use plus vite que la patience populaire.
Le 7 février 2016 marque la fin du mandat de Joseph Michel Martelly. Aucun successeur pour recevoir l’écharpe présidentielle. Le pays entre dans un vide institutionnel de 7 jours devenu presque banal. Le deuxième tour des élections présidentielles a avorté, la transition s’installe, l’État recule. À cette date, 1 dollar américain vaut 60,90 gourdes. L’incertitude, elle, ne connaît plus de plafond.
Le 7 février 2026, quarante ans après la chute de la dictature, Haïti se retrouve encore sans président élu, gouvernée par des autorités de transition. Les acteurs changent, les structures demeurent fragiles, et la crise s’approfondit. 1 dollar américain s’échange à 132 gourdes. Le pays ne tombe plus : il s’enfonce méthodiquement.
À travers ces dates, une constante s’impose. Les gouvernements se succèdent, les promesses se recyclent, mais le résultat demeure le même. Le 7 février devient plus qu’une date constitutionnelle. Il se transforme en miroir cruel dans lequel Haïti contemple ses luttes inachevées. Parfois, cette journée est marquée par des cérémonies officielles soigneusement mises en scène. D’autres fois, elle est rythmée par la rue, les manifestations, les revendications, comme si le peuple refusait d’oublier les promesses non tenues. Depuis quarante ans, Haïti ne produit plus l’échec par accident. Elle fabrique l’insupportable comme une science acquise, le résultat d’une incompréhension humaine persistante, d’une irresponsabilité politique chronique et d’un mépris répété du bien commun.
Le 7 février n’est donc pas seulement une date constitutionnelle dans l’histoire haïtienne. C’est la preuve que le temps politique tourne en rond. Une scène rejouée à l’infini, où les acteurs changent de costume, mais où la pièce refuse obstinément de connaître son dénouement. Et pendant que les dirigeants écrivent leurs chapitres éphémères, le peuple, lui, continue d’attendre le jour où le 7 février cessera d’être une promesse répétée…
pour enfin devenir une promesse tenue.
Isha, Fille d’Haïti
05 février 2026
