lundi, août 24

Une réflexion sur la banalisation de la violence, l’épuisement collectif et notre capacité à continuer de ressentir la douleur de l’autre.

Une fois encore, Kenscoff est frappée. Dans la nuit du 23 au 24 août, un nouveau massacre a endeuillé la commune. Selon un premier bilan communiqué par les autorités locales, au moins 30 personnes auraient perdu la vie. Le bilan reste provisoire.

Ce qui rend la situation encore plus bouleversante, c’est qu’il y a moins de deux mois, Kenscoff avait déjà connu une autre vague meurtrière. Entre le 4 et le 9 juillet 2026, au moins 61 personnes, dont 14 enfants, avaient été tuées lors d’attaques dans la commune.

Massacre après massacre. Mort après mort.

Mais derrière ces drames se déroule une autre tragédie, beaucoup plus silencieuse : nous sommes en train de nous habituer à la violence, à la criminalité et à la barbarie.

La crise dure depuis si longtemps, les morts se succèdent à un rythme si effrayant, les nouvelles d’assassinats, d’enlèvements et de massacres sont devenues si fréquentes que je crains que nous ne soyons progressivement en train de perdre une partie de notre capacité collective d’empathie.

Ce qui autrefois nous bouleversait profondément ne provoque plus toujours la même réaction. Ce qui aurait autrefois soulevé tout un pays peut aujourd’hui finir par passer comme une information tragique de plus dans le flot de l’actualité.

Et, progressivement, un autre danger apparaît : nous commençons à vivre comme si la souffrance de Kenscoff appartenait uniquement aux habitants de Kenscoff. Comme si le malheur d’une communauté ne concernait que ceux qui y vivent.

Pourtant, Kenscoff, c’est Haïti. La douleur de Kenscoff est une douleur haïtienne.

Quand l’exposition répétée à la violence nous transforme

La psychologie nous aide à comprendre une partie de ce phénomène.

On parle notamment de désensibilisation lorsque l’exposition répétée à la violence, à la mort et à la souffrance entraîne progressivement une diminution de la réaction émotionnelle.

Un autre concept, celui de « psychic numbing », que l’on pourrait traduire par engourdissement psychique ou émotionnel, décrit cette difficulté croissante à ressentir chaque nouvelle tragédie avec la même intensité lorsque nous sommes confrontés à une accumulation immense et répétée de souffrances humaines.

Je crains que la longue crise haïtienne ne soit aussi en train de produire cet effet sur notre société.

Même ceux qui sont directement menacés finissent parfois par moins appeler au secours. Ils ont crié. Ils ont alerté. Ils ont demandé de l’aide. Encore et encore.

Et trop souvent, personne n’a répondu.

Sur les réseaux sociaux, nous interpellons les responsables. Nous identifions les autorités. Nous lançons des appels au secours. Nous dénonçons. Nous partageons des images. Nous demandons une intervention.

Mais lorsque ces appels sont répétés des dizaines de fois sans réponse, quelque chose finit par s’épuiser.

Les voix deviennent moins nombreuses. L’indignation s’essouffle. Le silence gagne du terrain.

Même la presse ne parvient plus toujours à consacrer à chaque nouveau massacre la même attention. Non pas nécessairement parce que ces vies auraient moins de valeur, mais parce que la crise est devenue tellement permanente que ce qui devrait être extraordinaire est en train de devenir ordinaire.

Et c’est précisément cela qui m’inquiète.

Au-delà de la crise sécuritaire, une crise d’empathie

Lorsqu’une société atteint un point où un massacre ne provoque presque plus de choc collectif, où des dizaines de personnes peuvent mourir dans une communauté pendant que le reste du pays poursuit sa vie comme si de rien n’était, nous ne sommes plus seulement confrontés à une crise sécuritaire.

Nous sommes aussi confrontés à une crise d’empathie.
Une crise de solidarité.
Une crise de conscience collective.

Nous devons nous interroger sérieusement sur ce que des années de violence sont en train de faire non seulement à nos institutions et à nos communautés, mais aussi à notre capacité à rester humains les uns envers les autres.

Nous ne devons pas laisser la violence nous enlever notre sensibilité.

Nous ne devons pas laisser la criminalité devenir une réalité ordinaire.

Nous ne devons pas laisser la barbarie devenir normale.

Nous ne devons jamais atteindre ce point où il faudrait connaître personnellement une victime pour être touché par sa mort.

Oui, nous sommes fatigués.

Oui, nous sommes découragés.

Oui, nous avons parfois l’impression d’avoir trop crié sans que personne ne nous entende.

Mais nous ne devons pas accorder à la violence, à la criminalité et à la barbarie leur ultime victoire : nous enlever notre capacité à ressentir la douleur les uns des autres.

Kenscoff, c’est Haïti.
La douleur de Kenscoff est la douleur d’Haïti.
Chaque Haïtien qui tombe sous la violence emporte avec lui une partie de nous-mêmes.

Car le jour où la souffrance d’un autre Haïtien ne nous fera plus rien, nous n’aurons pas seulement perdu des victimes supplémentaires.

Nous aurons aussi perdu une part de notre propre humanité.

Louino Robillard
Konbitè — Spécialiste en développement communautaire

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