dimanche, octobre 4

La victoire d’Haïti sur la République dominicaine aurait dû rester ce qu’elle était : un moment de football, de fierté et de communion populaire. Pourtant, une célébration de Wilson Isidor, conforme aux provocations habituelles du sport, a été sortie de son contexte pour alimenter un discours politique et identitaire. Au-delà du résultat, cette polémique met en lumière une contradiction profonde : une partie de la société dominicaine semble accepter la force de travail et le marché haïtiens, mais supporte difficilement de voir les Haïtiens gagner, célébrer et affirmer publiquement leur dignité.

Il faut commencer par une précision indispensable : la haine anti-haïtienne n’habite pas chaque Dominicain. De nombreux citoyens, intellectuels, journalistes et défenseurs des droits humains dominicains combattent courageusement le racisme et la xénophobie dans leur propre pays. Généraliser reviendrait à reproduire la même logique de simplification que nous dénonçons.

Mais refuser la généralisation ne signifie pas fermer les yeux sur une réalité historique. L’anti-haïtianisme existe en République dominicaine comme une idéologie structurée, longtemps entretenue par des institutions, des élites politiques et certains secteurs médiatiques. Des chercheurs ont montré comment cette doctrine a opposé artificiellement une identité dominicaine présentée comme hispanique, catholique et prétendument plus « civilisée » à une identité haïtienne réduite à sa noirceur, à son héritage africain et à la pauvreté.

Cette construction idéologique a connu son expression la plus meurtrière en octobre 1937, lorsque le régime de Rafael Trujillo fit massacrer des milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’ascendance haïtienne dans la zone frontalière. Elle s’est ensuite prolongée à travers les expulsions, la discrimination et la remise en cause de la nationalité de nombreux Dominicains d’origine haïtienne. Les chercheurs décrivent ainsi l’anti-haïtianisme non comme une réaction occasionnelle, mais comme un discours racial et politique transmis à travers plusieurs générations.

Un chambrage transformé en déclaration politique

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la polémique entourant Wilson Isidor. Après la victoire haïtienne, le joueur a lancé une formule triomphante affirmant que, dans ce stade et à cet instant, « ici, c’est Haïti ».

Dans le langage du football, ce genre de déclaration n’a rien d’exceptionnel. Les joueurs et les supporters disent régulièrement « ici, c’est chez nous », y compris lorsqu’ils gagnent sur le terrain de l’adversaire. C’est une manière de célébrer une domination sportive momentanée, de saluer les supporters et de prolonger le chambrage après une victoire.

La formule pouvait être jugée provocatrice ou maladroite. Elle pouvait susciter une réponse sportive. Mais la transformer en revendication territoriale, en menace contre la souveraineté dominicaine ou en projet d’unification de l’île relève d’une décontextualisation manifeste.

Pourquoi certains ont-ils ressenti le besoin de convoquer Toussaint Louverture, Jean-Pierre Boyer, l’occupation de 1822 ou la peur de « perdre le pays » pour répondre à la phrase d’un footballeur ? Parce que, dans certains secteurs dominicains, Haïti n’est jamais perçue comme un adversaire ordinaire. Le moindre geste de fierté haïtienne peut être interprété comme une menace historique.

Une célébration sportive devient ainsi un prétexte pour réveiller une vieille angoisse identitaire. Le problème n’est plus seulement que l’équipe dominicaine ait perdu. Ce qui semble insupportable, pour certains, c’est que des Haïtiens aient pu célébrer bruyamment leur victoire à Santo Domingo et transformer momentanément le stade en espace de joie haïtienne.

Une supériorité imaginaire confrontée à une réalité économique

Certains discours donnent l’impression que la République dominicaine n’aurait besoin de rien venant d’Haïti, tandis qu’Haïti dépendrait entièrement de sa voisine. La réalité est pourtant beaucoup plus complexe.

Il serait excessif d’affirmer que toute l’économie dominicaine repose sur les Haïtiens. Toutefois, il est établi que les travailleurs haïtiens jouent un rôle essentiel dans des secteurs comme l’agriculture, la construction et certains services liés au tourisme. Des organisations patronales dominicaines ont elles-mêmes exprimé leur inquiétude face aux conséquences économiques des expulsions massives et des pénuries de main-d’œuvre.

Haïti représente également un marché majeur pour les produits dominicains. La Direction générale des douanes dominicaines présentait encore Haïti, en 2025, comme le deuxième partenaire commercial du pays. Pour le seul mois de mai 2025, les exportations vers le marché haïtien avaient atteint 93,3 millions de dollars, en hausse de 14,9 % sur un an.

Voilà toute la contradiction : le travailleur haïtien peut être indispensable sur un chantier ou dans une plantation, mais indésirable dans le discours public. Le consommateur haïtien peut être recherché lorsqu’il achète des produits dominicains, mais méprisé lorsqu’il affirme sa dignité. Haïti peut être utile comme marché et comme réservoir de main-d’œuvre, mais sa joie, sa fierté et ses victoires deviennent soudainement suspectes.

Cette contradiction ne relève pas seulement de l’économie. Elle révèle une hiérarchie mentale : certains acceptent l’Haïtien tant qu’il demeure silencieux, vulnérable, exploitable ou reconnaissant. Ce qui dérange, c’est l’Haïtien qui gagne, qui se tient debout et qui refuse d’intérioriser l’infériorité qu’on voudrait lui imposer.

Le véritable réveil patriotique

Face à cette réalité, la réponse haïtienne ne doit être ni la haine, ni l’insulte, ni le désir de reproduire contre les Dominicains les mêmes préjugés que nous dénonçons. Un patriotisme construit sur l’hostilité envers l’autre finit toujours par empoisonner celui qui le porte.

Le véritable réveil patriotique consiste plutôt à comprendre que la dignité d’un peuple ne se mendie pas. Elle se construit par des institutions solides, une économie productive, une agriculture capable de nourrir la population, des frontières administrées avec sérieux, une diplomatie cohérente et un État qui protège ses citoyens.

Chaque fois qu’Haïti importe ce qu’elle pourrait produire, tolère la destruction de ses institutions ou abandonne ses ressortissants à l’humiliation, elle renforce le sentiment de supériorité de ceux qui la méprisent. Le problème ne se résoudra donc pas uniquement par des déclarations indignées sur les réseaux sociaux. Il exige une reconstruction nationale.

Le score de quatre buts à un a offert un instant de bonheur à un peuple qui en manque cruellement. Mais il peut aussi servir de miroir. Si la joie haïtienne dérange à ce point certains secteurs dominicains, notre réponse ne doit pas être de moins célébrer. Elle doit être de bâtir un pays capable de produire davantage de raisons de célébrer.

Il ne s’agit pas de transformer un match en guerre entre deux peuples condamnés à partager la même île. Il s’agit de comprendre le message que cette controverse nous adresse : un peuple qui ne se respecte pas, ne s’organise pas et ne défend pas ses intérêts laissera toujours aux autres le pouvoir de définir sa valeur.

La meilleure réponse à l’anti-haïtianisme ne sera donc pas un slogan plus agressif. Ce sera une Haïti plus consciente, plus productive, plus unie et suffisamment forte pour que sa dignité ne dépende ni de l’approbation de ses voisins ni du résultat d’un match de football.

Sources principales : Direction générale des douanes de la République dominicaine ; Office national de la statistique dominicain ; travaux universitaires sur l’anti-haïtianisme et l’histoire raciale dominicaine ; Associated Press ; presse sportive régionale.

Jean-Marc Dieudoné

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