mardi, août 25

Depuis la chute du régime de Jean-Claude Duvalier en 1986, le peuple haïtien nourrit l’espoir de voir émerger un État plus juste, des institutions plus solides et une démocratie capable de répondre aux aspirations de la Nation. Chaque transition politique a été présentée comme une rupture avec le passé. Chaque nouveau pouvoir a promis de reconstruire le pays, de combattre la corruption, de restaurer l’autorité de l’État et de replacer Haïti sur la voie du développement.

Pourtant, près de quarante-cinq ans plus tard, le constat demeure profondément préoccupant. Haïti est confrontée à une crise multidimensionnelle où l’insécurité, l’effondrement des institutions, la pauvreté, l’instabilité politique, la perte de confiance des citoyens et la fragilité économique se sont progressivement installés comme une réalité quotidienne.

Cette situation ne peut plus être analysée uniquement à travers les erreurs d’un seul gouvernement ou d’un seul dirigeant. Elle est le résultat d’une succession de décisions politiques, de rivalités personnelles, de crises institutionnelles, mais également de l’échec collectif d’une génération qui n’a jamais réussi à construire un véritable projet national.

Depuis quarante-cinq ans, nous assistons au même scénario.

Vous avez dénoncé Jean-Claude Duvalier comme un dictateur. Vous avez ensuite participé à la transition politique. Quel modèle d’État avez-vous véritablement construit en remplacement ?

Vous avez qualifié les militaires qui ont dirigé le pays entre 1986 et 1989 de trafiquants de drogue. Quelles institutions avez-vous créées pour empêcher que le crime organisé continue d’influencer la République ?

Vous avez accusé le président Leslie Manigat d’avoir trahi la démocratie. Quelle réforme institutionnelle durable avez-vous proposée pour renforcer cette démocratie ?

Vous avez dénoncé à deux reprises le président Jean-Bertrand Aristide, estimant que son pouvoir conduisait Haïti dans une impasse. Après son départ, le pays est-il devenu plus stable, plus prospère ou mieux gouverné ?

Vous avez reproché au président René Préval d’avoir laissé le pays s’enfoncer dans la crise. Quelle vision politique alternative avez-vous offerte à la Nation ?

Vous avez critiqué Gérard Latortue en raison de son statut d’expatrié. Cette critique a-t-elle permis de renforcer l’État ou d’améliorer la gouvernance ?

Vous avez qualifié le président Michel Martelly de « bandi legal ». Après cette dénonciation, quelles réformes profondes avez-vous proposées pour empêcher les dérives que vous dénonciez ?

Vous avez présenté Jocelerme Privert comme une mauvaise solution pour Haïti. Qu’avez-vous construit pour restaurer la confiance du peuple envers les institutions ?

Vous avez été parmi les plus virulents contre le président Jovenel Moïse. Après son assassinat, Haïti est-elle devenue plus sécuritaire, plus stable ou mieux gouvernée ?

Vous avez ensuite accepté qu’un Premier ministre soit désigné à la suite d’un simple message de la communauté internationale, avant d’accepter la mise en place d’un Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Après toutes ces décisions présentées comme des solutions à la crise, où sont aujourd’hui les résultats concrets pour le peuple haïtien ?

Ces interrogations ne visent pas à réhabiliter un dirigeant ni à condamner un autre. Elles rappellent simplement une vérité fondamentale : dans une démocratie, il est légitime de critiquer les gouvernements, mais ceux qui prétendent représenter une alternative ont également le devoir de démontrer leur capacité à gouverner, à réformer et à construire.

Depuis près d’un demi-siècle, une partie importante de la classe politique, de l’élite intellectuelle et de certains secteurs de la société civile s’est spécialisée dans la dénonciation permanente. Chaque gouvernement a été présenté comme responsable de tous les maux du pays. Chaque transition devait marquer un nouveau départ. Pourtant, les problèmes fondamentaux demeurent.

Pourquoi ?

Parce qu’il existe une différence fondamentale entre dénoncer et construire.

Critiquer est indispensable dans une démocratie. Mais la critique, lorsqu’elle devient une fin en soi, sans vision, sans propositions et sans capacité d’action, cesse d’être un outil de transformation. Elle devient un simple exercice politique.

Pendant ces quarante-cinq dernières années, combien de grands projets de société ont réellement été produits ?

Combien de véritables doctrines politiques ont été élaborées ?

Combien d’institutions ont été durablement renforcées ?

Combien d’intellectuels ont préféré écrire des projets de réforme plutôt que de commenter quotidiennement l’actualité politique ?

Combien de leaders ont accepté d’être jugés sur leurs résultats plutôt que sur leurs discours ?

Le véritable rôle d’un intellectuel dépasse largement celui de l’observateur.

Être intellectuel ne consiste pas uniquement à dénoncer les dérives du pouvoir ou à commenter les événements dans les médias. C’est produire des idées nouvelles, alimenter le débat public, proposer des réformes réalistes, former une nouvelle génération de dirigeants et contribuer à bâtir une vision nationale capable de survivre aux changements de gouvernements.

Les grandes nations ne se développent pas uniquement grâce aux élections.

Elles progressent parce qu’elles disposent d’élites capables de penser le long terme, de produire des politiques publiques cohérentes et de placer l’intérêt national au-dessus des intérêts personnels ou partisans.

Malheureusement, en Haïti, nous avons souvent confondu opposition politique et projet de société.

Nous avons cru que remplacer un président suffisait à changer le pays.

Nous avons pensé que renverser un gouvernement constituait une politique publique.

Nous avons parfois applaudi la chute des institutions sans réfléchir aux conséquences de leur affaiblissement.

À force de vouloir faire tomber les gouvernements, nous avons fini par fragiliser l’État lui-même.

Aujourd’hui, notre génération hérite de cette réalité.

Nous héritons d’institutions faibles.

Nous héritons d’une économie en difficulté.

Nous héritons d’une insécurité qui menace jusqu’à l’existence même de la République.

Nous héritons d’une jeunesse découragée qui doute désormais de la politique.

Nous héritons également d’une profonde crise de confiance entre les citoyens et leurs dirigeants.

Mais cet héritage ne doit pas devenir notre destin.

Notre génération a désormais une responsabilité historique.

Elle doit avoir le courage de rompre avec la politique de la destruction permanente.

Elle doit remplacer la culture de la contestation par celle de la construction.

Elle doit produire des idées au lieu de produire uniquement des slogans.

Elle doit bâtir des institutions au lieu de construire des personnalités politiques.

Elle doit penser aux cinquante prochaines années plutôt qu’aux prochaines élections.

Notre génération n’a pas le droit de répéter les erreurs de celles qui l’ont précédée.

Elle ne peut plus se contenter de commenter l’histoire. Elle doit désormais avoir l’ambition de l’écrire.

Haïti n’a pas simplement besoin de nouveaux dirigeants. Elle a besoin d’une nouvelle culture politique.

Une culture où la compétence l’emporte sur le clientélisme.

Une culture où les institutions sont plus fortes que les individus.

Une culture où les décisions publiques reposent sur des analyses, des données et une vision de long terme plutôt que sur les intérêts personnels ou les calculs politiques.

Une culture où le patriotisme ne se limite pas aux discours, mais se traduit par des résultats mesurables pour la population.

Nous devons comprendre une réalité fondamentale : aucun peuple ne construit son avenir uniquement en dénonçant son passé.

Les pays qui réussissent sont ceux qui transforment leurs crises en occasions de réforme. Ils investissent dans l’éducation, renforcent leurs institutions, modernisent leur administration, planifient leur développement économique et forment continuellement une nouvelle génération de dirigeants.

Haïti doit suivre cette voie.

Nous devons remettre la réflexion stratégique au cœur de l’action politique.

Nous devons produire des politiques publiques capables de survivre aux alternances politiques.

Nous devons investir dans la formation des jeunes, dans la recherche, dans l’innovation, dans la bonne gouvernance et dans la reconstruction de la confiance entre l’État et les citoyens.

La politique ne doit plus être un espace où l’on cherche uniquement à conquérir le pouvoir.

Elle doit redevenir un espace où l’on prépare l’avenir de la Nation.

En définitive, ceux qui prétendent aujourd’hui avoir toujours eu toutes les solutions, mais qui n’ont jamais accepté de prendre leurs responsabilités, devraient avoir l’humilité de faire leur propre examen de conscience.

Qu’ils se demandent honnêtement où ils étaient pendant les cinquante dernières années.

Qu’ont-ils réellement construit ?

Quelles institutions ont-ils contribué à renforcer ?

Quels livres, quelles recherches, quelles réflexions ou quels projets de société ont-ils laissés comme héritage au peuple haïtien ?

Quelles réformes majeures portent aujourd’hui leur signature ?

Quel impact concret ont-ils eu sur la vie des citoyens ?

Il est toujours plus facile de commenter l’histoire que de la construire.

Il est plus facile de dénoncer que de gouverner.

Il est plus facile de critiquer que de proposer.

Passer des décennies à multiplier les critiques dans les radios, sur les plateaux de télévision ou sur les réseaux sociaux ne constitue pas un engagement politique. Lorsque ces critiques ne sont accompagnées ni d’actions, ni de propositions sérieuses, ni de réalisations concrètes, elles finissent par révéler davantage une frustration qu’une véritable volonté de transformer le pays.

Une démocratie a besoin d’une opposition forte.

Mais elle a surtout besoin d’une opposition responsable.

Une opposition capable de présenter un projet de société.

Une opposition capable d’assumer le pouvoir lorsqu’elle en reçoit la confiance du peuple.

Une opposition capable de construire autant qu’elle critique.

L’histoire est sévère envers toutes les générations.

Elle ne juge pas les intentions.

Elle ne juge pas les discours.

Elle ne juge pas les promesses.

Elle juge les résultats.

Force est de constater que la génération qui a dirigé ou influencé la vie politique haïtienne depuis 1986 n’a pas réussi à bâtir les institutions solides, la stabilité politique, la sécurité et le développement auxquels aspirait le peuple haïtien.

Ce constat ne doit pas servir à condamner cette génération.

Il doit plutôt servir de leçon à la nôtre.

Notre responsabilité est immense.

Nous devons cesser d’être les héritiers de l’échec.

Nous devons devenir les bâtisseurs d’une nouvelle espérance nationale.

Nous devons produire des idées avant de produire des slogans.

Nous devons construire des institutions avant de construire des carrières politiques.

Nous devons défendre l’intérêt national avant les intérêts personnels, partisans ou de groupe.

Nous devons réconcilier le peuple avec la politique.

Nous devons réhabiliter le sens de l’État.

Nous devons restaurer la confiance dans les institutions de la République.

Le véritable patriotisme ne se mesure ni à la violence des critiques ni à la force des discours.

Il se mesure à la capacité de transformer ses convictions en actions, ses idées en politiques publiques, ses engagements en résultats et sa vision en héritage.

Notre génération ne doit pas être celle qui ajoutera un nouveau chapitre à l’histoire des occasions perdues.

Elle doit être celle qui aura enfin le courage de rompre avec les pratiques du passé, de reconstruire l’État, de redonner confiance au peuple et de jeter les bases d’une Haïti plus stable, plus juste, plus prospère et plus digne.

Car, au bout du compte, l’histoire ne retiendra pas ceux qui auront le plus parlé.

Elle retiendra ceux qui auront eu le courage d’agir.

Notre génération fait aujourd’hui face à l’héritage de quarante-cinq ans d’échecs.

À elle de décider si elle en sera la continuité… ou le point de départ d’une véritable renaissance nationale.

Junior Remy – Moschino

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