mardi, août 25

Il y a une question qui dépasse la police, les gangs, les armes et même l’État.

Une question beaucoup plus inconfortable.

Comment un Haïtien peut-il regarder un autre Haïtien, qui ne lui a rien fait, et décider de lui ôter la vie ?

À Kenscoff, des hommes armés sont entrés dans des communautés et ont tiré sur des personnes qui, pour beaucoup, n’étaient ni leurs ennemis, ni leurs adversaires, ni responsables de leur misère.

Des citoyens ordinaires.

Des pères.

Des mères.

Des jeunes.

Des personnes qui essayaient simplement de vivre.

Et pourtant, quelqu’un a pu pointer une arme sur eux et tirer.

Pas dans une guerre entre deux armées.

Pas nécessairement pour se défendre.

Mais parfois simplement parce qu’ils se trouvaient là.

C’est peut-être là que commence la question la plus grave que Kenscoff nous oblige à poser.

Que s’est-il passé dans notre société pour que la vie d’un autre Haïtien puisse perdre autant de valeur aux yeux d’un autre Haïtien ?

Derrière les gangs, il y a aussi des êtres humains

Nous parlons souvent des gangs comme s’ils constituaient une réalité extérieure à la société haïtienne.

Nous disons « les bandits ».

« Les criminels ».

« Les gangs ».

Et nous avons raison de nommer ceux qui terrorisent la population.

Mais derrière ces mots se trouvent aussi des individus qui ont grandi quelque part.

Qui ont eu des voisins.

Qui ont probablement fréquenté une école, une église, un terrain de football ou un quartier.

Certains ont connu la pauvreté, l’abandon, la violence ou l’exclusion.

Cela peut aider à comprendre certains parcours.

Mais cela ne justifie jamais le massacre d’innocents.

La pauvreté ne transforme pas automatiquement un homme en assassin.

L’exclusion ne condamne pas automatiquement quelqu’un à brûler une maison avec une famille à l’intérieur.

Des millions d’Haïtiens ont connu la faim, l’humiliation, le chômage, l’injustice et l’abandon sans jamais prendre une arme pour massacrer leurs voisins.

Il faut donc aller plus loin.

Quand tuer devient banal

Le danger le plus profond apparaît peut-être lorsque la violence cesse de provoquer une limite intérieure.

Lorsqu’on peut voir quelqu’un tomber et continuer à tirer.

Lorsqu’on peut incendier une maison sans se demander qui se trouve à l’intérieur.

Lorsqu’un cadavre devient un message adressé à un quartier.

Lorsqu’on peut tuer un inconnu simplement pour contrôler un territoire ou terroriser une population.

À ce stade, nous ne sommes plus seulement devant un problème sécuritaire.

Nous sommes devant une forme de déshumanisation.

Pour tuer ainsi, il faut d’abord parvenir, d’une manière ou d’une autre, à ne plus voir celui qui se trouve devant soi comme quelqu’un qui nous ressemble.

Ne plus voir son père.

Sa mère.

Son enfant.

Ses rêves.

Sa peur.

Ne plus penser que cette personne voulait, elle aussi, rentrer chez elle le soir.

L’autre devient une cible avant d’être un être humain.

Et lorsqu’une société atteint ce niveau de banalisation de la violence, envoyer davantage de policiers reste nécessaire, mais ne suffira jamais à réparer tout ce qui s’est brisé.

Avons-nous commencé à perdre notre capacité à nous reconnaître les uns dans les autres ?

C’est probablement la question la plus douloureuse.

Pendant longtemps, malgré toutes nos divisions, il existait cette idée presque instinctive : se moun tankou m li ye.

Un autre Haïtien pouvait être pauvre ou riche.

De Pétion-Ville ou de Cité Soleil.

Du Nord ou du Sud.

Lavalas, PHTK, opposant ou sans affiliation politique.

Mais il restait un moun.

Aujourd’hui, quelque chose semble s’être profondément détérioré dans certaines parties de notre rapport collectif à la vie.

Nous voyons des Haïtiens kidnapper d’autres Haïtiens.

Des Haïtiens violer d’autres Haïtiennes.

Des Haïtiens brûler les maisons d’autres familles haïtiennes.

Des Haïtiens empêcher des enfants haïtiens d’aller à l’école.

Des Haïtiens chasser des familles entières de quartiers où elles ont vécu toute leur vie.

Et maintenant encore, à Kenscoff, des Haïtiens tuent d’autres Haïtiens qui ne leur avaient parfois rien fait.

Alors oui, nous devons parler des armes.

Nous devons parler des frontières.

Nous devons parler des commanditaires, des réseaux économiques, de la circulation des munitions, de la police et de la faiblesse de l’État.

Mais nous devons également avoir le courage de parler de l’être humain que cette violence est en train de fabriquer.

Un pays ne se détruit pas seulement lorsque ses institutions s’effondrent

Il se détruit aussi lorsque ses citoyens cessent progressivement de reconnaître la valeur de la vie des autres.

Une route peut être reconstruite.

Un commissariat peut être reconstruit.

Une école incendiée peut être reconstruite.

Même certaines institutions peuvent être rebâties.

Mais reconstruire une société dans laquelle la violence est devenue normale est beaucoup plus difficile.

Parce qu’après les armes restent les traumatismes.

Après les massacres restent les enfants qui ont vu mourir leurs parents.

Après les kidnappings restent ceux qui ne font plus confiance à personne.

Après des années de brutalité peut apparaître une génération qui apprend que la force est plus efficace que la loi, que l’arme donne davantage de pouvoir que l’éducation et que la vie humaine peut être négociée contre quelques billets.

Voilà pourquoi Kenscoff devrait nous inquiéter bien au-delà du bilan des victimes.

La responsabilité ne commence pas et ne s’arrête pas avec celui qui appuie sur la gâchette

Il faut également poser une autre question.

Qui fabrique les conditions permettant à cette violence de prospérer ?

Qui fournit les armes ?

Qui finance certains groupes ?

Qui leur donne des informations ?

Qui utilise leur violence pour protéger des intérêts économiques ou politiques ?

Qui bénéficie du chaos ?

Qui ferme les yeux ?

Et pendant combien d’années avons-nous laissé des quartiers entiers grandir avec presque aucune école digne de ce nom, aucun emploi, aucun espace public, aucune justice accessible et parfois presque aucune présence réelle de l’État ?

Encore une fois : rien de cela n’excuse celui qui massacre un innocent.

Mais si nous voulons seulement arrêter les tireurs sans comprendre comment notre société continue d’en produire et comment des réseaux leur donnent les moyens de tuer, nous risquons de recommencer éternellement.

Un homme tombe.

Un autre prend son arme.

Un chef de gang meurt.

Un autre le remplace.

Et le cycle continue.

Nous devons récupérer quelque chose de plus grand qu’un territoire

Haïti doit évidemment reprendre Kenscoff.

Elle doit reprendre les quartiers contrôlés par les groupes armés.

Elle doit reprendre les routes.

Elle doit reprendre les institutions.

Mais il existe une reconquête encore plus difficile.

Nous devons récupérer notre humanité collective.

Réapprendre que la personne en face de nous n’est pas simplement « l’autre ».

Que sa vie possède la même valeur que la nôtre.

Que l’enfant d’un autre mérite de rentrer chez lui autant que le nôtre.

Que la douleur d’une mère de Kenscoff n’est pas différente de celle que ressentirait notre propre mère devant notre cadavre.

Et surtout, comprendre qu’aucune victoire politique, aucun territoire, aucune somme d’argent et aucun chef de gang ne peut justifier de transformer un autre être humain en cible.

Kenscoff doit nous pousser à demander des comptes à l’État.

Mais Kenscoff doit également nous obliger à nous regarder collectivement dans un miroir.

Parce que derrière les statistiques, il reste une question terriblement simple :

Comment en sommes-nous arrivés à un point où un Haïtien peut regarder un autre Haïtien, savoir qu’il a une famille, une histoire et une vie comme la sienne… et tirer quand même ?

Et peut-être que la reconstruction d’Haïti commencera véritablement le jour où cette question nous deviendra aussi urgente que celle de savoir qui contrôle tel ou tel territoire.

Jean-Marc Dieudoné

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