Pierre Damas Bel avait seulement 20 ans. Il était étudiant, joueur de football, membre du JROTC et porteur de grands projets. Il venait de terminer ses études secondaires et d’entamer son premier semestre à Wright State University, dans l’Ohio. Il voulait étudier, pratiquer son sport et construire une vie meilleure. Pourtant, le 31 août 2026, ce jeune Haïtien est mort après avoir volontairement marché sur une autoroute, selon le récit de sa famille, qui considère son décès comme un suicide. L’enquête officielle sur les circonstances exactes de sa mort demeure en cours.
Quelques heures avant le drame, Pierre avait appelé son père pour lui dire qu’il ne se sentait pas bien mentalement et qu’il souffrait de l’intimidation qu’il subissait. Depuis le 29 juillet, les autorités américaines de l’immigration l’avaient placé dans un programme de surveillance et lui avaient fixé un bracelet électronique GPS à la cheville, alors que sa procédure migratoire se poursuivait. Il n’avait pourtant été reconnu coupable d’aucun crime.
Avant sa mort, Pierre avait publiquement parlé de la honte et de l’humiliation que lui causait ce dispositif. Il disait être venu aux États-Unis pour poursuivre ses études, et non pour commettre un crime. Il s’interrogeait également sur sa capacité à pratiquer un sport universitaire avec un bracelet à la cheville. Selon sa famille, cette surveillance, la peur liée à son avenir migratoire et les humiliations qu’il disait subir avaient profondément affecté son état psychologique.
Il serait cependant trop simple de réduire une tragédie aussi complexe à une seule circonstance. Le suicide résulte généralement de plusieurs facteurs. Néanmoins, les témoignages de Pierre et de ses proches montrent que le bracelet électronique, l’incertitude migratoire et le sentiment d’être traité comme un criminel pesaient lourdement sur lui durant les dernières semaines de sa vie.
Mais si le bracelet a été posé aux États-Unis, le chemin qui a conduit Pierre vers l’exil avait commencé en Haïti.
Pierre était né dans un pays dont l’existence même représente l’un des plus grands symboles de liberté de l’histoire. Haïti est devenue, en 1804, la première République noire indépendante, fondée par des hommes et des femmes qui avaient brisé leurs chaînes afin que leurs descendants puissent vivre libres et dignement sur leur propre terre. Deux siècles plus tard, l’un de ces descendants a dû chercher à l’étranger la sécurité, l’éducation et les possibilités que son pays n’était plus capable de lui garantir.
Pourquoi Pierre devait-il quitter Haïti pour espérer étudier, jouer au football et construire son avenir? Pourquoi tant de jeunes Haïtiens doivent-ils traverser des frontières, affronter l’incertitude migratoire et dépendre de décisions prises par des gouvernements étrangers pour avoir simplement le droit de rêver?
La responsabilité ne repose pas uniquement sur l’État. Elle concerne aussi les élites politiques, économiques et sociales qui, depuis plusieurs générations, contrôlent une grande partie des ressources, des institutions et des possibilités du pays sans parvenir à bâtir une société capable de retenir et de protéger sa jeunesse. Leur échec se mesure également au nombre d’Haïtiens contraints de partir pour chercher ailleurs ce que leur propre patrie aurait dû leur offrir.
Si Haïti avait été stable, sécurisée et gouvernée dans l’intérêt collectif, Pierre aurait peut-être pu vivre confortablement auprès des siens. Il aurait pu fréquenter une université haïtienne, pratiquer son sport et construire son avenir sans porter un bracelet électronique, sans craindre l’expulsion et sans dépendre de la tolérance d’un pays étranger. On ne peut pas affirmer avec certitude ce qu’aurait été son destin, mais on peut reconnaître que l’effondrement de son pays a contribué à le placer dans cette situation de vulnérabilité.
Cela ne retire rien à la responsabilité du système migratoire américain dans le traitement qui lui a été imposé. Un jeune sans condamnation criminelle ne devrait pas être poussé à se percevoir comme un criminel simplement parce que son statut migratoire est devenu incertain. Mais dénoncer cette humiliation ne doit pas nous empêcher de regarder honnêtement ce qui, en Haïti, continue à jeter nos enfants sur les routes de l’exil.
Pierre n’aurait jamais dû avoir à choisir entre un pays qui ne lui offrait plus d’avenir et une terre étrangère qui pouvait, du jour au lendemain, lui retirer sa protection et l’attacher à un dispositif de surveillance. Sa mort doit dépasser l’émotion passagère et devenir une interrogation nationale.
Combien d’autres enfants de la première République noire libre devront encore partir, être humiliés et sombrer dans le désespoir avant que les élites haïtiennes construisent enfin un pays où la jeunesse pourra vivre, étudier et rêver dignement chez elle?
Si vous ou une personne de votre entourage traversez une crise ou avez des pensées suicidaires aux États-Unis, appelez ou envoyez un message au 988 pour obtenir une aide immédiate et confidentielle.
Jean-Marc Dieudoné
