Nous sommes devenus très rapides pour réagir.
Une tragédie survient, nos téléphones s’allument. Les images circulent, les témoignages se multiplient, les publications se remplissent de colère, de tristesse et de solidarité.
Pendant quelques heures, parfois quelques jours, nous sommes tous mobilisés.
Puis la vie numérique continue.
Une nouvelle actualité arrive. Une autre vidéo prend la place de la précédente. Un autre sujet devient viral.
Et nous passons à autre chose.
Mais ceux qui ont perdu un proche ne passent pas à autre chose.
Ceux qui ont fui leur maison ne passent pas à autre chose.
Ceux qui vivent avec la peur chaque soir ne passent pas à autre chose.
Voilà peut-être la question la plus difficile que notre génération doit se poser :
Que reste-t-il de notre indignation lorsque les publications cessent d’être partagées ?
Je ne condamne pas ceux qui utilisent les réseaux sociaux pour rendre hommage à une victime. Au contraire. Dans une société où beaucoup de voix sont étouffées, les réseaux sociaux permettent encore de témoigner, de dénoncer, de sensibiliser et de rappeler que certaines vies comptent.
Le problème n’est pas notre présence sur les réseaux.
Le problème, c’est lorsque notre engagement s’arrête à l’écran.
Nous devons sortir de cette zone de confort.
Parce qu’un commentaire ne suffit pas.
Un partage ne suffit pas.
Un hashtag ne suffit pas.
Une vidéo, aussi forte soit-elle, ne remplacera jamais l’action d’un citoyen qui décide de s’impliquer.
Ce qui s’est passé récemment à Kenscoff doit nous rappeler cette réalité. Selon les Nations unies, les violences des 23 et 24 août ont fait au moins 47 morts et 22 blessés, tandis que plus de 50 personnes auraient été kidnappées. Des maisons ont été incendiées et des familles ont dû fuir.
Derrière ces chiffres, il n’y a pas des statistiques.
Il y a des parents.
Des enfants.
Des frères.
Des sœurs.
Des familles qui doivent maintenant apprendre à vivre avec une absence.
Et pendant que nous commentons la tragédie, une autre famille peut déjà être en train de vivre la même peur ailleurs.
Kenscoff. Mirebalais. Gressier. L’Artibonite. Le Centre. L’Ouest.
Les noms changent.
La douleur reste.
Alors, qu’allons-nous faire ?
Cette question ne s’adresse pas uniquement à l’État.
L’État a des responsabilités. Il doit protéger la population, garantir la sécurité et rendre compte de ses actions.
Mais nous aussi, en tant que citoyens, nous avons une responsabilité : refuser de devenir spectateurs de notre propre réalité.
Notre génération possède quelque chose que les générations précédentes n’avaient pas à cette échelle : une capacité extraordinaire à communiquer, à rassembler et à faire entendre une voix en quelques secondes.
Utilisons-la autrement.
Ne faisons pas seulement circuler les images de nos drames.
Faisons circuler les questions.
Demandons quelles mesures sont prises.
Demandons quels engagements ont été pris.
Demandons quels résultats ont été obtenus.
Interpellons les responsables.
Informons-nous.
Organisons-nous.
Participons à la vie de nos communautés.
Créons des espaces de discussion.
Soutenons les victimes.
Documentons les réalités avec responsabilité.
Et surtout, refusons de considérer la violence comme une chose normale.
Parce que le jour où nous nous habituons à voir mourir nos semblables, ce n’est plus seulement la sécurité du pays qui est en danger.
C’est notre conscience.
Nous ne devons pas devenir une génération qui sait tout, voit tout, partage tout… mais ne change rien.
Nous devons devenir une génération qui transforme l’information en conscience, la conscience en engagement et l’engagement en action.
Les réseaux sociaux peuvent être un formidable outil.
Mais ils ne doivent pas devenir notre unique espace de citoyenneté.
Haïti n’a pas besoin de citoyens indignés pendant vingt-quatre heures.
Haïti a besoin de citoyens qui restent debout après la disparition des tendances.
Après les hashtags.
Après les vidéos.
Après les discours.
Après le bruit.
C’est là que commence le véritable courage.
Parce qu’il est facile de s’indigner lorsque tout le monde s’indigne.
Il est beaucoup plus difficile de rester engagé lorsque tout le monde est déjà passé à autre chose.
Alors, la prochaine fois qu’une tragédie bouleversera nos écrans, posons-nous une question avant de faire défiler notre téléphone :
Après avoir publié, qu’allons-nous faire ?
C’est peut-être cette question qui doit changer notre génération.
Nous ne pouvons pas passer notre jeunesse à documenter les blessures d’Haïti.
Nous devons aussi participer à leur guérison.
Nous ne pouvons pas seulement raconter ce que nous avons perdu.
Nous devons commencer à nous battre pour ce que nous pouvons encore sauver.
Notre avenir ne sera pas construit par ceux qui regardent.
Il sera construit par ceux qui décident de se lever.
Notre indignation ne doit pas mourir avec nos publications.
Elle doit devenir une force.
Une voix.
Une organisation.
Une action.
Un engagement.
Et peut-être, enfin, un changement.
Après l’indignation, il faut se lever.
Monique DERVILE
