Haïti a incontestablement besoin de mieux contrôler ses frontières, ses ports, ses aéroports et ses services douaniers. Des armes, des munitions, de la drogue et des marchandises de contrebande continuent d’alimenter l’économie criminelle, tandis que l’État perd des recettes indispensables à son fonctionnement.
Sur le principe, investir dans la modernisation des douanes, de l’immigration et de la surveillance frontalière est donc non seulement justifiable, mais urgent. Toutefois, cette nécessité ne suffit pas à rendre acceptable n’importe quel contrat, à n’importe quel prix et dans n’importe quelles conditions.
C’est précisément ce qui doit retenir l’attention dans l’accord conclu avec Evergreen Trading System Limited.
Un engagement de plus d’un demi-milliard de dollars
Le 4 février 2026, l’État haïtien a signé avec Evergreen Trading System Limited un contrat évalué à exactement 542 634 238 dollars américains. L’entreprise agit à la tête d’un consortium auquel sont associés Alex Stewart International, Ense Group et SecuriPort.
Le contrat engage l’État pour une période de dix ans : deux années consacrées au déploiement des équipements et des systèmes, puis huit années d’exploitation.
Quatre ministères représentent l’État dans cet accord :
- le ministère de l’Économie et des Finances ;
- le ministère de la Justice et de la Sécurité publique ;
- le ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales ;
- le ministère de la Défense.
La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif a émis un avis favorable sur le contrat en février 2026. Cependant, l’approbation de la CSCCA ne signifie pas automatiquement que le contrat est économiquement avantageux, que son exécution sera transparente ou que les résultats promis seront atteints. Elle constitue un contrôle institutionnel préalable, pas une garantie absolue de performance. Le Nouvelliste
Ce que le projet promet à Haïti
Selon les informations rendues publiques, le consortium doit contribuer à moderniser l’Administration générale des douanes, la Direction de l’immigration et de l’émigration, la Police frontalière ainsi que plusieurs autres structures concernées par la circulation des personnes et des marchandises.
Le projet comprendrait notamment :
- des scanners fixes et mobiles ;
- des drones de surveillance ;
- des systèmes de contrôle des passeports ;
- des technologies biométriques et de reconnaissance faciale ;
- l’interconnexion des bases de données de la douane, de l’immigration, de la police et de la fiscalité ;
- la modernisation de postes frontaliers, de ports et d’aéroports ;
- la formation des agents publics ;
- un appui technique et matériel à PoliFront et à certaines unités de la PNH.
Ces objectifs répondent à des problèmes réels. Les douanes représenteraient entre 60 % et 67 % des recettes de l’État haïtien, ce qui en fait l’une des institutions financières les plus stratégiques du pays. Dans le même temps, la faiblesse des contrôles facilite la fraude, la contrebande et la circulation d’armes qui finissent entre les mains des groupes criminels. Organisation mondiale des douanes, ONUDC
Il serait donc irresponsable de prétendre qu’Haïti n’a pas besoin d’une telle modernisation. La véritable question est plutôt de savoir si ce contrat représente la meilleure réponse possible au problème.
Un financement plus complexe que le montant annoncé
Les 542,6 millions de dollars ne doivent pas être présentés comme une somme que le gouvernement aurait déjà versée en totalité à Evergreen.
Le montage repose principalement sur un investissement initial du secteur privé, que le prestataire doit récupérer progressivement à travers les revenus générés par le projet. L’État doit toutefois avancer environ 13,6 millions de dollars pour la mobilisation et le démarrage des opérations.
Evergreen a fourni une lettre de garantie de ce même montant en juin 2026. Cette garantie protège théoriquement l’État contre certains risques liés au versement de l’avance, sans pour autant couvrir tous les risques financiers du contrat. Le Nouvelliste
D’après les éléments rendus publics concernant le montage initial, Evergreen pourrait recevoir :
- 20 % de l’augmentation des recettes douanières pendant les trois premières années ;
- 15 % pendant les sept années suivantes ;
- une rémunération calculée à partir d’un niveau de référence d’environ 458 millions de dollars de recettes annuelles.
Une version antérieure du projet mentionnait également une redevance fixe de 3 % sur le volume des importations, indépendamment des performances. En l’absence d’une publication facilement accessible du contrat final approuvé, il demeure impossible de confirmer avec certitude si cette clause a été maintenue, modifiée ou supprimée. Le Nouvelliste
Cette absence de clarté est fondamentale. Le public connaît le montant affiché du contrat, mais pas encore avec précision la limite totale des paiements, la définition contractuelle des « recettes supplémentaires » ni toutes les circonstances pouvant conduire à une révision des coûts.
L’État pourrait payer pour une croissance déjà engagée
La Fondasyon Je Klere conteste particulièrement le niveau de référence utilisé pour calculer la rémunération du prestataire. Selon l’organisation, les recettes douanières avaient déjà dépassé le seuil d’environ 458 millions de dollars avant la mise en œuvre du projet.
Si cette analyse est exacte et si le contrat final conserve cette base de calcul, le consortium pourrait être rémunéré sur une progression qui ne serait pas entièrement attribuable à son intervention.
Le risque est évident : Evergreen pourrait toucher une partie des recettes additionnelles même si celles-ci résultent de l’inflation, de l’évolution du taux de change, d’une augmentation naturelle des importations, d’un relèvement des tarifs ou du travail déjà engagé par l’Administration générale des douanes.
L’AGD a d’ailleurs annoncé avoir collecté plus de 12,3 milliards de gourdes en mai 2026, soit 16 % de plus que les prévisions du mois. Ce résultat montre que les recettes peuvent progresser sous l’effet de plusieurs facteurs, indépendamment du contrat Evergreen. Vant Bèf Info
Un contrat réellement fondé sur la performance devrait donc établir une méthodologie indépendante permettant de distinguer :
- l’augmentation produite par les équipements et les services du consortium ;
- la croissance liée à l’inflation ou au taux de change ;
- l’effet de nouvelles taxes ;
- la progression naturelle des importations ;
- les résultats déjà générés par les employés et les réformes de l’AGD.
Sans cette séparation, l’État risque de rémunérer le partenaire privé pour des revenus qu’il aurait encaissés de toute façon.
Une contradiction avec la fragilité budgétaire du pays
Le montant de 542,6 millions de dollars doit également être comparé à la réalité quotidienne d’Haïti.
Le pays manque de commissariats fonctionnels, de véhicules pour la police, d’équipements hospitaliers, d’écoles accessibles et de ressources pour assister les personnes déplacées. Les institutions publiques peinent régulièrement à payer, entretenir et protéger leurs infrastructures.
Dans ce contexte, tout engagement de plus d’un demi-milliard de dollars doit démontrer un bénéfice public exceptionnel, mesurable et durable.
L’enjeu n’est pas de dire que cet argent aurait nécessairement dû être transféré aux hôpitaux ou aux écoles, puisque le montage annoncé repose largement sur un investissement privé. Mais les redevances versées au consortium seront prélevées sur des recettes qui auraient autrement pu financer les services publics.
Chaque dollar attribué au prestataire devient donc un dollar dont l’État ne disposera pas librement. Le contrat comporte ainsi un coût d’opportunité réel, même s’il ne prend pas la forme d’un décaissement immédiat de 542,6 millions de dollars.
La technologie ne remplacera pas l’autorité publique
Des scanners, des drones et des bases de données peuvent améliorer les contrôles. Ils ne peuvent toutefois pas remplacer un État capable de faire respecter la loi.
Un scanner peut détecter une cargaison suspecte, mais il ne peut pas garantir son interception si des agents sont corrompus, menacés ou complices. Une caméra peut enregistrer un passage clandestin, mais elle ne peut pas arrêter seule un réseau bénéficiant de protections politiques. Un système biométrique peut identifier une personne, mais il devient inutile si les institutions chargées d’utiliser l’information ne coopèrent pas.
Le problème frontalier haïtien n’est donc pas uniquement technologique. Il est aussi :
- institutionnel ;
- sécuritaire ;
- judiciaire ;
- territorial ;
- politique ;
- humain.
Certaines zones sont difficiles à contrôler parce que l’État y est faiblement présent. Des agents publics travaillent parfois sans ressources suffisantes, tandis que des réseaux économiques et politiques tirent profit de la contrebande.
Si le projet installe des équipements coûteux sans réformer les procédures, assurer la maintenance, protéger les agents et sanctionner la corruption, Haïti pourrait se retrouver avec une infrastructure moderne greffée sur des institutions qui demeurent dysfonctionnelles.
Qui contrôlera les données des citoyens ?
Le volet biométrique constitue l’un des aspects les plus sensibles du contrat.
Le système envisagé pourrait traiter des informations relatives :
- aux passeports ;
- aux entrées et sorties du territoire ;
- aux empreintes ou autres identifiants biométriques ;
- à la reconnaissance faciale ;
- aux dossiers douaniers ;
- aux données fiscales et policières.
Ces informations concernent aussi bien les citoyens vivant en Haïti que les membres de la diaspora entrant régulièrement dans le pays.
Plusieurs questions restent sans réponse publique suffisamment précise :
- Où les données seront-elles hébergées ?
- L’hébergement sera-t-il assuré en Haïti ou à l’étranger ?
- Qui en sera légalement propriétaire ?
- Quels employés du consortium pourront y accéder ?
- Pourront-elles être partagées avec des États ou des partenaires étrangers ?
- Combien de temps seront-elles conservées ?
- Quelle autorité indépendante pourra auditer le système ?
- Quelle réparation sera offerte à une personne victime d’une fuite, d’une erreur d’identité ou d’une utilisation abusive ?
Dans un pays où le cadre de protection des données demeure limité et où les institutions de recours fonctionnent difficilement, remettre une infrastructure biométrique stratégique à un partenaire privé exige des garanties beaucoup plus fortes qu’une simple promesse de modernisation.
Un gouvernement de transition engage plusieurs administrations futures
Le contrat a été conclu par un gouvernement de transition, sans président élu au suffrage universel et sans Parlement fonctionnel, alors qu’Haïti n’a pas organisé d’élections nationales depuis 2016.
Cette réalité ne signifie pas que le gouvernement doit cesser d’administrer le pays ou refuser toute décision urgente. Mais il existe une différence entre gérer une urgence immédiate et conclure un accord complexe qui liera plusieurs gouvernements futurs pendant dix ans.
En l’absence de Parlement, aucun débat législatif normal n’a permis d’interroger les ministres, d’examiner publiquement les clauses ou de comparer le contrat avec d’autres options.
La CSCCA a donné son avis favorable, mais le pays a besoin de davantage qu’une validation administrative : il a besoin d’un véritable mécanisme de redevabilité démocratique.
C’est dans ce contexte que la FJKL qualifie l’accord de contrat « léonin » et estime qu’il porte atteinte à la souveraineté nationale. Cette qualification constitue la position critique de l’organisation ; elle n’équivaut pas à une décision de justice ayant déclaré le contrat illégal ou ordonné son annulation. Rapport de la FJKL
Des zones d’ombre sur le choix du consortium
La présence d’Alex Stewart International et de SecuriPort apporte au groupement une expérience connue dans l’inspection des marchandises, les services gouvernementaux, l’immigration et la sécurité aéroportuaire. Alex Stewart se présente comme une entreprise internationale d’inspection, d’échantillonnage, de certification et d’analyse opérant dans plus de 40 pays. Alex Stewart International
En revanche, beaucoup moins d’informations publiques et indépendantes sont disponibles sur Evergreen Trading System Limited elle-même, qui demeure pourtant le chef de file contractuel.
Il faudrait notamment publier :
- son lieu exact d’incorporation ;
- ses états financiers audités ;
- l’identité de ses propriétaires bénéficiaires ;
- ses précédents contrats comparables ;
- la répartition des responsabilités au sein du consortium ;
- les garanties financières de chaque partenaire ;
- les critères ayant conduit l’État à sélectionner ce groupement.
Plusieurs articles ont aussi replacé le projet dans le contexte des activités d’Erik Prince, fondateur de Blackwater, dont une autre entreprise, Vectus Global, avait annoncé un accord de sécurité en Haïti. Mais les documents publics actuellement accessibles ne permettent pas d’affirmer avec certitude qu’Erik Prince est le propriétaire légal d’Evergreen.
Il faut donc éviter de transformer une proximité supposée ou une association contextuelle en fait juridiquement établi. En revanche, l’opacité entourant les bénéficiaires réels justifie pleinement que le gouvernement publie les informations corporatives nécessaires.
Le problème n’est pas l’intervention du secteur privé
La critique la plus solide ne consiste pas à rejeter toute participation d’une entreprise étrangère.
Haïti ne possède pas nécessairement toutes les technologies, les ressources financières et l’expertise indispensables à une modernisation de cette ampleur. Un partenariat public-privé peut donc être pertinent.
Mais le recours au secteur privé ne doit pas conduire à privatiser sans contrôle des fonctions directement liées à la souveraineté :
- identifier les personnes qui entrent sur le territoire ;
- inspecter les marchandises ;
- collecter les recettes publiques ;
- détenir des données biométriques ;
- surveiller les frontières ;
- transmettre des renseignements aux forces de sécurité.
Le gouvernement affirme que les agents haïtiens conserveront leurs fonctions et que le consortium fournira principalement la technologie, les équipements et l’assistance technique. Cette séparation doit apparaître explicitement dans le contrat et être vérifiable pendant toute son exécution.
L’objectif ne devrait pas être de rendre l’État dépendant du prestataire pendant dix ans, mais de transférer progressivement les compétences aux institutions haïtiennes afin qu’elles puissent exploiter et maintenir elles-mêmes les systèmes.
Les questions auxquelles le gouvernement doit répondre
Avant de demander à la population de considérer cet accord comme une réussite, les autorités devraient publier le contrat final et répondre clairement aux questions suivantes :
- Le montant de 542,6 millions de dollars constitue-t-il un plafond garanti ?
- La redevance fixe de 3 % sur les importations existe-t-elle toujours ?
- Comment les recettes directement attribuables au consortium seront-elles calculées ?
- Pourquoi le seuil de référence a-t-il été fixé autour de 458 millions de dollars ?
- Une procédure d’appel d’offres compétitive a-t-elle été organisée ?
- Quels autres soumissionnaires ont été évalués ?
- Qui sont les propriétaires bénéficiaires d’Evergreen ?
- Où seront hébergées les données biométriques ?
- Quel organisme indépendant contrôlera les paiements et les résultats ?
- Que se passera-t-il si les équipements ne fonctionnent pas ou si les objectifs ne sont pas atteints ?
- Haïti pourra-t-elle résilier le contrat sans supporter des pénalités excessives ?
- À qui appartiendront les équipements, les logiciels et les données après les dix ans ?
Moderniser, oui ; signer un chèque en blanc, non
Le contrat Evergreen se situe au croisement de deux vérités.
La première est qu’Haïti ne peut plus accepter que ses frontières et ses ports demeurent des passages vulnérables pour les armes, les trafics et la contrebande. Le pays a besoin de scanners, de surveillance, de bases de données fiables, de procédures modernes et d’agents mieux formés.
La seconde est qu’un État fragilisé ne doit pas utiliser l’urgence comme justification pour accepter des engagements insuffisamment transparents. Plus une institution est faible, plus elle doit être prudente lorsqu’elle négocie avec des entreprises disposant de ressources financières, technologiques et juridiques considérables.
Le choix ne devrait donc pas être présenté comme une opposition entre modernisation et immobilisme. La véritable alternative est entre une modernisation contrôlée par l’intérêt public et une dépendance coûteuse dont les conséquences pourraient peser pendant une décennie.
À ce stade, il est trop tôt pour conclure que le contrat Evergreen constitue nécessairement une mauvaise opération pour Haïti. Mais il est également impossible d’affirmer qu’il représente une bonne affaire tant que le contrat complet, sa formule financière, ses bénéficiaires réels et ses garanties sur les données ne sont pas accessibles au public.
Dans un pays où les scandales naissent souvent du secret entourant les contrats publics, la transparence ne doit pas venir après l’exécution. Elle doit en être la première condition.
Version courte pour Facebook
Contrat Evergreen de 542,6 millions de dollars : Haïti se modernise-t-elle ou s’engage-t-elle à l’aveugle ?
Haïti a besoin de mieux contrôler ses frontières, ses ports et ses douanes. Les armes, la contrebande et les trafics profitent directement de la faiblesse actuelle de l’État. Le projet Evergreen promet des scanners, des drones, des systèmes biométriques et une modernisation de l’immigration et des douanes. Mais un besoin réel ne suffit pas à justifier un contrat de dix ans dont plusieurs clauses essentielles restent inconnues du public.
Le montant de 542,6 millions de dollars est-il un plafond ? Comment seront calculées les recettes attribuées au consortium ? Qui contrôlera les données biométriques des citoyens ? Pourquoi un gouvernement de transition sans Parlement fonctionnel peut-il engager plusieurs administrations futures sans publier intégralement le contrat ?
Moderniser les frontières est nécessaire. Mais la sécurité ne doit pas devenir un prétexte pour signer un chèque en blanc. Avant de présenter cet accord comme une victoire, l’État doit publier ses clauses, identifier les propriétaires réels des entreprises et expliquer précisément ce qu’Haïti paiera, ce qu’elle recevra et ce qu’elle pourra réellement contrôler.
Jean-Marc Dieudoné
