L’assassinat du président Jovenel Moïse a été commis en Haïti, contre un chef d’État haïtien, sur le territoire national. Pourtant, plus de cinq ans après le crime, dix-huit suspects ont été transférés aux États-Unis pour y être jugés. Si la justice haïtienne n’a pas été capable de conduire jusqu’au procès l’une des affaires les plus importantes de l’histoire récente du pays, une question troublante s’impose : quelle confiance le citoyen ordinaire peut-il encore accorder à ses décisions ?
Cela ne signifie pas que tous les jugements prononcés en Haïti sont nécessairement faux ou illégaux. Mais cette affaire expose une crise profonde de crédibilité. Comment croire qu’un système incapable de juger les personnes accusées d’avoir assassiné un président peut garantir l’indépendance, la compétence et l’impartialité nécessaires dans les dossiers moins médiatisés ? Si les magistrats peuvent être menacés, si les tribunaux ne sont pas sécurisés, si les procédures peuvent rester bloquées pendant des années et si les principaux suspects finissent par être remis à une puissance étrangère, chaque décision importante risque désormais d’être accueillie avec suspicion.
Juridiquement, le transfert ne retire pas à Haïti sa compétence sur le crime. La justice haïtienne conserve le devoir d’identifier les auteurs intellectuels, les financiers, les complices et les éventuelles responsabilités au sein de l’État. Les États-Unis peuvent, de leur côté, poursuivre les infractions liées à la partie du complot qui aurait été organisée ou financée en Floride. Mais leur procès ne répondra pas forcément aux questions essentielles du peuple haïtien : qui a neutralisé la sécurité présidentielle ? Qui a facilité l’opération depuis l’intérieur du pays ? Qui devait réellement profiter de la disparition du président ?
La procédure du transfert exige également des explications. Le traité d’extradition entre Haïti et les États-Unis permet l’extradition pour assassinat et complicité. Cependant, la Constitution haïtienne prévoit qu’aucun citoyen haïtien ne peut être forcé de quitter le territoire ni soustrait aux juges que la loi lui assigne. La présence de Joseph Félix Badio, citoyen haïtien, parmi les personnes transférées rend indispensable la publication de la demande américaine, de la décision ayant autorisé son départ et des garanties obtenues par l’État haïtien.
Le véritable danger est donc plus grand qu’un simple déplacement de prisonniers. Lorsqu’un pays doit remettre à l’étranger les principaux suspects de l’assassinat de son président pour espérer obtenir un procès, c’est toute son autorité judiciaire qui se trouve ébranlée. Un verdict rendu en Floride pourra condamner certains accusés, mais il ne restaurera pas à lui seul la confiance des Haïtiens. Pour cela, Haïti devra poursuivre sa propre enquête, révéler les responsabilités internes et reconstruire une justice capable de juger les puissants comme les citoyens ordinaires.
