L’année se retire, lasse, comme un jour trop long qui n’aurait jamais connu la lumière. Mais Haïti, elle, demeure. Éreintée. Écorchée. Pourtant encore debout, portée par une endurance que même le malheur peine à expliquer.
Depuis trop longtemps, l’inacceptable s’est enraciné dans notre quotidien, au point de vouloir se déguiser en fatalité. Ceux qui nous broient, qu’ils trônent dans les hauteurs climatisées du pouvoir ou qu’ils arpentent nos rues les armes au poing peuvent se targuer d’un sinistre inventaire : des territoires arrachés à la République, des vies humaines sacrifiées, des familles disloquées. À chaque maison, un silence nouveau ; à chaque famille, un nom qui ne répond plus.
Les êtres chers manquent aux retrouvailles, aux repos partagés, aux éclats de rire qui faisaient jadis notre normalité. Les sorties entre amis sont devenues exceptionnelles, presque clandestines. Le simple fait de vivre hors de ses murs exige désormais prudence, calcul, résignation. Notre maison, jadis refuge, s’est métamorphosée en une geôle familière. Notre chez-nous est devenu notre prison.
Et comment refermer cette année sans convoquer les images qui ont heurté jusqu’aux âmes les plus aguerries ? La zone métropolitaine frappée par une violence débridée. Un nourrisson innocent, symbole d’avenir, arraché de façon pitoyable à la vie avant même d’en avoir connu le sens. Des femmes et des hommes volatilisés, des jeunes engloutis par l’insécurité, laissant derrière eux des familles condamnées à l’attente ou à un deuil sans corps.
La colère gronde, sourde et légitime. Elle se mêle à une tristesse épaisse, à cette fatigue morale qui alourdit chaque pas. Pourtant, Haïti n’a pas encore rendu les armes. Sous les décombres, quelque chose résiste. Une conscience. Une mémoire. Une dignité farouche. Car ce peuple, que l’on tente d’épuiser, n’a jamais cessé de se rappeler qui il est. Il refuse de faire de la peur une identité, du chaos une habitude, de l’inhumain une norme. Cette chronique n’est pas un constat d’échec ; elle est un acte de refus
Et pourtant, l’espoir demeure.
Il se manifeste chez chaque citoyen qui refuse d’abandonner. Dans chaque voix qui ose dénoncer l’injustice. Dans chaque geste de solidarité qui subsiste malgré la violence et le chaos. L’espoir haïtien n’est ni irréaliste ni fragile : il est tenace, profondément ancré dans notre peuple et capable de résister à l’épreuve du temps.
L’année nouvelle devra compter avec un peuple meurtri mais éveillé, blessé mais lucide, fatigué mais déterminé. Haïti ne demande pas la pitié : elle réclame le droit fondamental de vivre, de respirer, d’aimer et de rêver à nouveau.
Et ce jour viendra.
Parce qu’un peuple qui n’abdique pas sa dignité finit toujours par reprendre son avenir.
Isha, Fille d’Haïti
30 décembre 2025
