samedi, septembre 5

On nous dit que nous devons voter.

Et oui, nous devons voter.

Nous devons exercer notre droit, participer aux élections et comprendre que dans une démocratie, l’abstention ne peut pas toujours être une réponse au désenchantement.

On nous rappelle également que la jeunesse représente une force démographique considérable et que son vote pourrait peser lourd dans l’avenir politique du pays.

Mais avant de demander à cette génération de choisir, il existe une question que l’on ne peut plus éviter :

Pour qui devons-nous voter ?

Et peut-être plus profondément encore :

Quel modèle nous demande-t-on réellement de choisir ?

Car le problème n’est pas simplement de trouver un nom sur un bulletin.

Le problème est qu’on demande aujourd’hui à une génération de croire à nouveau en la politique alors qu’elle a grandi au milieu de ses échecs.

Nous sommes la Génération 2000

Nous sommes ceux qui sont nés autour des années 2000.

Et lorsque nous regardons derrière nous, il est difficile de trouver une longue période de notre existence durant laquelle Haïti a véritablement connu la stabilité.

Nous sommes nés dans l’instabilité politique.

Nous avons grandi dans les crises institutionnelles.

Nous sommes allés à l’école au rythme des manifestations, des journées de grève, des « peyi lòk », des routes bloquées et, plus tard, de l’insécurité.

Pour certains, une journée sans école n’était plus une exception.

Elle faisait presque partie du calendrier.

Nous avons connu des années scolaires interrompues, perturbées ou constamment menacées par les événements politiques et sécuritaires.

Nous avons appris très tôt qu’un simple déplacement pouvait devenir compliqué.

Qu’une route pouvait être impraticable demain.

Qu’une école pouvait fermer.

Qu’une activité pouvait être annulée.

Qu’un quartier pouvait devenir inaccessible.

Et progressivement, même ce qui devrait constituer une enfance normale est devenu difficile.

Une génération à qui l’on a aussi volé une partie de l’insouciance

Grandir ne devrait pas consister uniquement à survivre.

Un enfant devrait pouvoir aller à l’école, rentrer chez lui, jouer, pratiquer un sport, fréquenter une bibliothèque, découvrir l’art, participer à des activités culturelles et rêver sans que chaque projet soit conditionné par la prochaine crise.

Pourtant, combien de jeunes Haïtiens de cette génération ont réellement connu cela de manière durable ?

Dans beaucoup d’endroits, les espaces de loisirs sont rares ou inexistants.

Les infrastructures sportives et culturelles accessibles aux jeunes restent insuffisantes.

Les bibliothèques, centres culturels, parcs et lieux permettant simplement de se retrouver, d’apprendre et de créer ne font pas partie du quotidien de beaucoup d’entre eux.

Et lorsque l’espace public devient dangereux, c’est encore une partie de la jeunesse qui disparaît avec lui.

On finit par vivre entre l’école, quand elle fonctionne, la maison, quand elle est accessible, Internet et l’espoir de partir ailleurs.

C’est peut-être l’une des dimensions les moins discutées de notre crise :

nous n’avons pas seulement perdu des institutions. Nous avons progressivement réduit l’espace dans lequel une génération pouvait simplement vivre sa jeunesse.

Nous avons vu les pouvoirs passer

Depuis notre naissance, nous avons vu défiler des présidents, des Premiers ministres, des gouvernements, des transitions, des coalitions, des oppositions, des accords politiques et d’innombrables promesses de rupture.

Nous avons entendu parler de reconstruction.

De réforme.

De développement.

De changement.

De dialogue national.

De transition.

De nouvelles élections.

De nouveau départ.

Les mots ont changé.

Les acteurs ont parfois changé.

Les alliances ont changé.

Mais une question demeure :

notre réalité, elle, a-t-elle suffisamment changé ?

La sécurité demeure une préoccupation fondamentale.

Les institutions restent fragiles.

L’économie peine à offrir suffisamment de perspectives.

L’accès aux services essentiels reste profondément inégal.

Et pour une partie importante de la jeunesse, le projet le plus concret pour construire un avenir est devenu de quitter le pays.

Voilà peut-être l’un des plus grands échecs collectifs.

Lorsqu’une génération commence à considérer le départ non plus comme une possibilité, mais comme la condition presque nécessaire pour réussir sa vie, il ne s’agit plus simplement d’un problème migratoire.

C’est un message envoyé à tout un système.

On nous a appris à espérer après chaque crise

À chaque nouvelle période politique, on nous demande d’espérer.

À chaque transition, de patienter.

À chaque élection, de croire.

À chaque nouveau dirigeant, d’accorder du temps.

Mais notre génération commence maintenant à atteindre l’âge où elle doit elle-même prendre des décisions sur l’avenir du pays.

Et elle porte avec elle plus de vingt années de mémoire.

Pas nécessairement une mémoire idéologique.

Une mémoire vécue.

La mémoire des journées sans école.

Des manifestations.

Des barricades.

Des pénuries.

Des crises électorales.

Des assassinats.

Des enlèvements.

Des familles séparées par l’émigration.

Des amis partis les uns après les autres.

Des parents qui ont sacrifié énormément simplement pour maintenir leurs enfants à l’école.

Des projets abandonnés parce que l’environnement ne permettait plus de les poursuivre.

Voilà ce que signifie appartenir à la Génération 2000 en Haïti.

Nous n’avons pas seulement étudié la crise haïtienne.

Nous avons grandi à l’intérieur d’elle.

Alors, pour qui voter ?

C’est ici que la question devient inconfortable.

Parce que choisir entre plusieurs candidats ne signifie pas nécessairement choisir entre plusieurs modèles de société.

Un nouveau visage ne constitue pas automatiquement une nouvelle vision.

La jeunesse d’un candidat ne garantit pas le renouvellement.

Une longue carrière politique ne garantit ni l’expérience utile ni la compétence.

La popularité ne garantit pas la capacité à gouverner.

Une présence massive sur les réseaux sociaux ne constitue pas un programme politique.

Et prononcer le mot « changement » ne constitue pas une preuve de changement.

Notre génération devra donc apprendre à regarder au-delà des slogans.

Qui êtes-vous ?

Qu’avez-vous déjà construit ?

Qu’avez-vous dirigé ?

Quels résultats pouvez-vous démontrer ?

Quelle équipe vous accompagne ?

Quelle est votre conception de l’État ?

Comment comptez-vous rétablir la sécurité ?

Que proposez-vous pour l’école ?

Pour l’emploi ?

Pour la justice ?

Pour les institutions ?

Pour les communes ?

Pour la culture et les loisirs ?

Pour permettre à un jeune Haïtien d’imaginer son avenir chez lui sans que son premier rêve soit nécessairement d’obtenir un visa ?

Voilà les questions qui devraient précéder notre vote.

La confiance ne peut plus être gratuite

Après autant de crises, demander à une génération de « faire confiance » ne suffit plus.

La confiance doit désormais être méritée.

Elle doit reposer sur un parcours, des compétences, une équipe, une vision et surtout une capacité à expliquer comment cette vision pourra devenir réalité.

Nous devons également avoir le courage d’examiner les bilans.

Ce qui a été promis.

Ce qui a été accompli.

Ce qui a échoué.

Ce qui a été abandonné.

Et les responsabilités de chacun.

Pas dans une logique de vengeance politique.

Mais parce qu’un pays qui refuse d’évaluer ses échecs finit inévitablement par les reproduire.

La jeunesse n’est peut-être pas désintéressée de la politique

On entend souvent dire que les jeunes ne s’intéressent plus à la politique.

Mais peut-être faut-il poser la question autrement.

Et si une partie de cette génération n’était pas désintéressée de la politique, mais simplement épuisée par la manière dont la politique lui a été présentée ?

Une politique qui vient chercher les jeunes pendant les campagnes.

Qui parle en leur nom.

Qui les appelle « avenir du pays ».

Qui sollicite leurs votes.

Qui utilise leur énergie dans les mobilisations.

Puis qui leur demande souvent d’attendre lorsque vient le moment de gouverner.

Une génération ne peut pas éternellement être « l’avenir ».

À un moment donné, elle doit pouvoir exister dans le présent.

Mais nous devons aussi avoir le courage de nous regarder

Il serait pourtant trop facile de terminer cette réflexion en accusant uniquement ceux qui nous ont précédés.

Parce qu’une autre question nous attend.

Si nous affirmons que l’ancien modèle a échoué, quel nouveau modèle sommes-nous capables de proposer ?

Nous critiquons, parfois avec raison.

Nous dénonçons.

Nous observons.

Nous commentons énormément.

Mais sommes-nous en train de construire les alternatives que nous réclamons ?

Où sont nos nouvelles organisations citoyennes ?

Nos nouveaux projets politiques ?

Nos nouvelles institutions ?

Nos nouvelles idées sur l’éducation, les communes, l’économie, la technologie, la culture, la justice et l’administration publique ?

Sommes-nous prêts à entrer dans l’espace public autrement que pour reproduire exactement les comportements que nous dénonçons aujourd’hui ?

Parce qu’être jeune ne rend pas automatiquement différent.

Une nouvelle génération peut parfaitement reproduire un ancien système.

Changer l’âge des dirigeants sans changer la culture politique ne serait pas une révolution.

Ce serait simplement un changement de génération à l’intérieur du même modèle.

Voilà peut-être notre véritable responsabilité

La Génération 2000 ne doit pas seulement demander :

Qui allons-nous élire ?

Elle doit demander :

Quel pays voulons-nous construire ?

Et surtout :

quelles pratiques sommes-nous prêts à abandonner pour le construire ?

Car le renouvellement politique ne consiste pas uniquement à remplacer des personnes.

Il suppose de renouveler notre rapport au pouvoir.

À la compétence.

À la responsabilité.

Au bien public.

À la vérité.

Aux institutions.

À la contradiction.

Et à la reddition de comptes.

Nous avons passé une grande partie de notre jeunesse à attendre que quelqu’un répare le pays.

Peut-être arrivons-nous maintenant à l’âge où nous devons accepter une réalité plus difficile :

personne ne viendra construire à notre place le pays que nous voulons habiter.

Oui, nous devons voter

Mais pas par habitude.

Pas par héritage familial ou politique.

Pas par fanatisme.

Pas parce qu’un candidat parle bien.

Pas parce qu’il est populaire.

Pas parce qu’il appartient à notre région, notre classe sociale ou notre cercle.

Pas simplement parce qu’il est jeune.

Et pas uniquement parce qu’il se présente comme l’opposé de ceux qui étaient là avant lui.

Nous devons apprendre à voter sur la base des idées, des parcours, des équipes, des compétences et des résultats.

Nous devons questionner ceux qui veulent nous gouverner.

Mais nous devons également questionner notre propre génération.

Parce que nous avons parfaitement le droit de demander un nouveau modèle.

Mais nous avons aussi la responsabilité d’aider à le faire émerger.

Notre génération a grandi dans l’instabilité.

Elle a connu les écoles fermées, les crises politiques, l’insécurité, la disparition progressive des espaces de loisirs, l’incertitude économique et le départ de milliers de jeunes qui auraient peut-être préféré construire leur avenir chez eux.

Elle sait donc, peut-être mieux que beaucoup d’autres, ce que coûte l’échec politique dans la vie quotidienne.

La prochaine élection ne devrait donc pas simplement être pour elle l’occasion de choisir un nouveau président, de nouveaux parlementaires ou de nouveaux élus.

Elle devrait être l’occasion de poser une question beaucoup plus grande :

Après avoir passé notre jeunesse à subir les conséquences des modèles politiques qui nous ont précédés, allons-nous simplement choisir entre ceux qui existent déjà — ou aurons-nous enfin le courage d’en construire un nouveau ?

Monique DERVILE

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