dimanche, septembre 6

 Dans son célèbre roman “Pas de lettre pour le colonel (1961)”, le prix Nobel colombien Gabriel García Márquez met en scène la figure poignante d’un vieux vétéran se rendant, chaque vendredi au port, dans l’espoir d’y recevoir le pli officiel lui annonçant le versement de sa pension (García Márquez, 1961). Des décennies durant, la missive attendue ne vient jamais. L’attente s’y révèle alors non comme un simple décalage administratif, mais comme une condition d’existence à part entière – un dispositif insidieux qui consume l’individu et neutralise sa capacité de révolte.

Transposée au champ de la politique et de la gouvernance en Haïti, cette métaphore revêt une portée systémique. La jeunesse haïtienne s’y trouve reléguée dans la condition dramatique de ce colonel : toute une génération maintenue dans l’attente perpétuelle d’une “lettre” chimérique – qu’il s’agisse de la tenue de scrutins démocratiques, de l’insertion professionnelle, du rétablissement de la sécurité ou de l’accès aux services collectifs essentiels.

Loin d’un banal dysfonctionnement institutionnel, cette paralysie bein orchestrée s’apparente à une véritable doctrine d’exercice du pouvoir : l’attente érigée en instrument de gouvernance politique.

1. LA FABRIQUE POLITIQUE DE L’ATTENTE

En théorie politique, la légitimité de l’État repose sur sa faculté à pourvoir aux biens publics et à conférer au corps social une lisibilité de l’avenir. Or, dans le paysage haïtien miné par une crise multidimensionnelle – sécuritaire, économique, institutionnelle et sociale -, la puissance publique procède selon une logique diamétralement opposée. Ainsi que le démontre le sociologue Javier Auyero dans ses travaux majeurs sur la bureaucratie et la marginalité (Patients of the State) – Durant toute sa carrière, il a étudié le sort des pauvres dans les métropoles, en Amérique du Nord comme en Amérique du Sud -, l’action publique instrumentalise sciemment la temporalité afin de façonner la docilité des administrés : contraindre les citoyens à l’attente constitue l’une des manifestations les plus accomplies de la domination symbolique (Auyero, 2012).

Assujettir le temps de l’autre demeure la marque ultime de l’autorité. De surcroît, cette attente s’entoure rarement d’éclaircissements sur son échéance ou son dénouement. Confronté à cette opacité structurelle, le citoyen, pour espérer voir aboutir ses revendications, se voit réduit à souscrire docilement au rythme imposé par la bureaucratie (Auyero, 2012).


En Haïti, cette instrumentalisation de l’attente s’institutionnalise à travers trois leviers majeurs :
 

a) La transition perpétuelle et le report indéfini des échéances électorales qui gèlent le renouvellement du personnel politique et ferment les portes de la participation à la jeunesse. Une forme d’ajournement démocratique

b) L’absence de perspectives d’emploi et de politiques publiques d’insertion qui contraint les jeunes à vivre dans un présent continu de subsistance, annihilant toute projection dans le futur.
 

c) Le discours officiel qui renvoie systématiquement la résolution de la crise à des facteurs externes (missions internationales et aide bilatérale), dépossédant les citoyens de leur propre capacité d’action.
 

2. L’USURE DE LA JEUNESSE ET L’EXODE COMME SEULE ALTERNATIVE

Dans le récit de García Márquez, le colonel refuse d’abandonner l’espoir malgré l’évidence de l’abandon de l’État. En Haïti, cette attente prolongée produit deux effets destructeurs sur le tissu social et politique :
 

a) En transformant les citoyens en « patients » perpétuels de l’État, le système politique étouffe la contestation structurée. L’attente génère un sentiment d’impuissance acquise (learned helplessness) théorisé par Martin Seligman (1972), où l’individu finit par convaincre sa propre action d’inutilité.
 

b) Contrairement au colonel qui reste pétrifié dans sa petite ville, la jeunesse haïtienne refuse d’attendre indéfiniment jusqu’à l’asphyxie. L’émigration massive (via les programmes de mobilité, l’asile ou l’informel) devient la réponse directe à cette stratégie de l’usure. Le pays se vide ainsi de son capital humain le plus dynamique, consolidant le statu quo d’un système qui n’a plus à répondre aux exigences de sa jeunesse.
 

3. PASSER DE L’ATTENTE PASSIVE À L’ENGAGEMENT SOUVERAIN (La rupture)

Pour sortir de ce piège temporel, la jeunesse haïtienne doit opérer une rupture conceptuelle et stratégique. Si l’attente est un outil d’assujettissement, la reprise en main du temps politique est l’acte émancipateur par excellence.
 

Il ne s’agit plus d’attendre la lettre d’un État défaillant ou les promesses d’accords politiques conjoncturels, mais de structurer des alternatives concrètes depuis la base communautaire et la société civile.
 

Le renouveau politique haïtien ne viendra pas du sommet d’un appareil centralisé en panne, mais de l’émergence d’initiatives locales, d’entreprises sociales et de laboratoires d’idées capables de recréer de la valeur et du sens sur le territoire.
 

La résilience haïtienne ne doit plus signifier l’endurance passive du malheur, mais une force d’organisation et de transformation institutionnelle.
 

LA FIN DOIT ÊTRE GLORIEUSE

Le roman s’achève sur un mot célèbre et brutal, révélant le dénuement absolu du colonel face à l’illusion de sa retraite – « MIERDA/LA MERDE », prononcé par le colonel en réponse à sa femme qui lui demande ce qu’ils vont manger. La jeunesse haïtienne ne peut se résoudre à une telle fin tragique.
 

La crise multidimensionnelle ne trouvera pas de répit tant que la gestion du temps politique restera un instrument de neutralisation citoyenne. L’avenir d’Haïti exige que sa jeunesse cesse d’être la spectatrice patiente d’une histoire écrite sans elle. Il est temps de fermer le chapitre de l’attente et de rédiger, par l’action collective et le leadership éclairé, la propre feuille de route de la nation.
 

Dwinny Belval

dwinnyobelval@gmail.com

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