Les États-Unis ont désormais inscrit 21 groupes criminels d’Amérique latine et de la Caraïbe sur leur liste des organisations terroristes étrangères. Parmi eux figurent Viv Ansanm et Gran Grif, deux puissantes structures armées haïtiennes. Cette stratégie permet à Washington d’utiliser contre des gangs et des cartels des outils autrefois principalement réservés aux organisations terroristes idéologiques. Mais au-delà de la portée politique de cette classification, quels résultats concrets peut-elle produire en Haïti?
Des gangs désormais traités comme des organisations terroristes
Selon une analyse publiée par l’Associated Press, l’administration américaine a progressivement classé 21 groupes criminels d’Amérique latine et de la Caraïbe comme organisations terroristes étrangères.
Cette liste comprend notamment des cartels mexicains, des organisations criminelles d’Amérique centrale, des gangs vénézuéliens et équatoriens, ainsi que les groupes haïtiens Viv Ansanm et Gran Grif.
Cette politique marque un changement majeur dans la manière dont Washington aborde le crime organisé dans la région. La qualification d’organisation terroriste étrangère était historiquement utilisée contre des groupes poursuivant des objectifs politiques, religieux ou idéologiques, comme Al-Qaïda.
Elle s’applique maintenant à des organisations qui fonctionnent principalement pour contrôler des territoires, extorquer des populations, faire circuler des armes ou de la drogue et générer des profits illicites.
Pour l’administration américaine, la violence, la capacité opérationnelle et la menace représentée par ces groupes justifient l’utilisation des outils de lutte contre le terrorisme. Mais cette extension provoque également un débat sur la frontière entre criminalité organisée et terrorisme.
Source principale : Associated Press
Viv Ansanm et Gran Grif dans la stratégie régionale de Washington
Les États-Unis ont officiellement désigné Viv Ansanm et Gran Grif comme organisations terroristes étrangères le 2 mai 2025. Les deux groupes ont également été classés comme entités terroristes mondiales spécialement désignées, ce qui permet notamment l’application de sanctions financières.
Viv Ansanm est une coalition regroupant plusieurs gangs autrefois rivaux. Ses membres sont accusés d’avoir coordonné des attaques contre des commissariats, des prisons, des infrastructures publiques, des quartiers résidentiels et des axes routiers stratégiques.
Gran Grif opère principalement dans l’Artibonite. Le groupe est accusé de massacres, d’enlèvements, de violences sexuelles, d’incendies et de déplacements forcés de population.
En les intégrant à une stratégie qui vise également les grands cartels et gangs du continent, Washington présente désormais ces organisations haïtiennes comme une menace dépassant les frontières nationales.
Pourquoi Washington utilise-t-il l’outil antiterroriste?
La classification comme organisation terroriste étrangère donne aux autorités américaines des moyens juridiques plus puissants que ceux traditionnellement employés contre des réseaux criminels ordinaires.
Elle permet notamment de poursuivre les personnes qui fournissent sciemment un « soutien matériel » aux organisations concernées. Ce soutien peut inclure de l’argent, des armes, des véhicules, des équipements, des services, des moyens de communication, des documents ou une assistance logistique.
Les autorités peuvent également cibler les circuits financiers, bloquer certains avoirs, imposer des restrictions migratoires et encourager les institutions bancaires à renforcer la surveillance des transactions suspectes.
L’objectif ne consiste donc pas uniquement à viser les hommes armés sur le terrain. Il s’agit aussi d’identifier les financiers, les fournisseurs, les trafiquants et les intermédiaires sans lesquels ces organisations ne pourraient pas fonctionner.
Des conséquences déjà visibles dans la région
L’Associated Press explique que l’utilisation de l’étiquette terroriste contre les groupes criminels ne reste pas limitée aux sanctions financières ou aux déclarations diplomatiques.
Dans plusieurs pays d’Amérique latine, cette stratégie a accompagné des opérations plus agressives contre des organisations accusées de trafic de drogue et de violence transnationale. Certains gouvernements de la région ont également adopté des classifications similaires ou renforcé leur coopération sécuritaire avec Washington.
Les États-Unis cherchent ainsi à rapprocher la lutte contre les cartels de la lutte contre le terrorisme, en utilisant des instruments militaires, financiers, judiciaires et diplomatiques.
Cette évolution soulève toutefois des interrogations. Les groupes criminels ne possèdent pas toujours une structure, une idéologie ou des objectifs comparables à ceux des organisations terroristes traditionnelles. Des spécialistes craignent donc que cette nouvelle approche brouille la distinction entre opérations policières et actions militaires.
Cette classification autorise-t-elle une intervention militaire en Haïti?
La désignation de Viv Ansanm et de Gran Grif comme organisations terroristes ne constitue pas automatiquement une autorisation d’intervention militaire américaine en Haïti.
Elle fournit surtout des outils supplémentaires pour mener des enquêtes, engager des poursuites, imposer des sanctions et renforcer la coopération avec les autorités haïtiennes ou d’autres partenaires internationaux.
Une opération militaire en territoire haïtien nécessiterait d’autres décisions politiques, juridiques et diplomatiques. Il serait donc trompeur de présenter la classification comme l’annonce automatique de frappes ou du déploiement de soldats américains dans le pays.
Cependant, le recours croissant aux moyens militaires contre certains groupes criminels de la région montre que cette possibilité alimente désormais un véritable débat.
Les financiers des gangs peuvent-ils être poursuivis?
Pour Haïti, l’une des principales conséquences de cette politique devrait concerner les réseaux qui financent et approvisionnent les groupes armés.
Les gangs ont besoin d’armes, de munitions, de carburant, de véhicules, de téléphones, de renseignements et de circuits financiers. Une partie de ces ressources peut provenir de l’étranger ou transiter par des personnes et des entreprises qui utilisent le système financier international.
La désignation terroriste facilite théoriquement les enquêtes contre les individus qui fournissent volontairement ces ressources. Elle peut aussi permettre de bloquer des transactions et de sanctionner des fournisseurs ou intermédiaires installés aux États-Unis.
Mais cette politique ne sera véritablement efficace que si elle permet d’identifier et de poursuivre les acteurs puissants qui soutiennent les gangs, et non uniquement leurs exécutants visibles.
Plus d’un an après la désignation de Viv Ansanm et de Gran Grif, les autorités américaines devraient pouvoir expliquer quels avoirs ont été bloqués, quels réseaux financiers ont été démantelés et combien de procédures ont été engagées grâce à cette classification.
Quels risques pour la diaspora haïtienne?
Les membres de la diaspora doivent comprendre que fournir sciemment de l’argent, du matériel ou des services à une organisation désignée peut entraîner de graves conséquences judiciaires aux États-Unis.
Cela ne signifie cependant pas que les transferts d’argent vers les familles haïtiennes ou les activités commerciales légales deviennent automatiquement suspects. Les envois de fonds de la diaspora demeurent essentiels à la survie de nombreux ménages.
Le risque réside plutôt dans une possible prudence excessive des banques et des entreprises de transfert. Certaines institutions pourraient renforcer leurs contrôles ou retarder des transactions à destination de zones où les groupes armés sont fortement implantés.
Les autorités doivent donc cibler précisément les réseaux criminels sans pénaliser les familles, les entreprises légitimes et les organisations humanitaires.
Une stratégie qui comporte des contradictions
L’analyse de l’Associated Press ne présente pas la politique américaine comme une solution dépourvue de contradictions.
D’un côté, Washington affirme vouloir combattre les groupes qui alimentent la violence, le trafic de drogue et l’instabilité régionale. De l’autre, certains choix politiques américains ont suscité des critiques sur la cohérence de cette stratégie, notamment lorsque des responsables accusés d’avoir favorisé le trafic de drogue ont bénéficié de décisions clémentes.
Cette contradiction pose une question essentielle : les classifications terroristes seront-elles appliquées de manière cohérente, indépendamment des alliances politiques et des intérêts diplomatiques?
Pour Haïti, cette question est particulièrement importante. La crédibilité de la politique américaine dépendra de sa capacité à viser tous ceux qui financent, arment ou protègent les groupes désignés, quel que soit leur statut social, économique ou politique.
Une désignation ne suffit pas à reprendre les territoires
Le classement de Viv Ansanm et de Gran Grif parmi les organisations terroristes représente un puissant signal politique. Mais cette décision ne reprend pas automatiquement les routes, les quartiers et les villes contrôlés par les groupes armés.
Elle ne remplace pas une Police nationale correctement équipée, une justice fonctionnelle, des frontières mieux surveillées et des institutions capables de maintenir une présence durable dans les territoires récupérés.
Elle ne répond pas non plus aux conditions économiques et sociales qui facilitent le recrutement des jeunes par les gangs.
Les sanctions peuvent rendre certaines transactions plus difficiles. Les enquêtes peuvent perturber des réseaux d’approvisionnement. Mais si les armes continuent d’entrer en Haïti et si les financiers demeurent impunis, la classification risque de rester largement symbolique.
Le véritable test sera mesuré en Haïti
L’intégration de Viv Ansanm et de Gran Grif à une liste de 21 groupes criminels classés comme organisations terroristes place officiellement la crise haïtienne dans la nouvelle stratégie sécuritaire des États-Unis pour l’Amérique latine et la Caraïbe.
Mais la population haïtienne ne jugera pas cette politique à travers la longueur d’une liste ou la force d’une appellation.
Elle l’évaluera à travers des résultats concrets : les armes et les munitions arriveront-elles moins facilement? Les financiers seront-ils identifiés? Les routes seront-elles rouvertes? Les personnes enlevées pourront-elles être libérées? Les familles déplacées retourneront-elles dans leurs quartiers? L’État pourra-t-il reprendre durablement le contrôle du territoire?
Classer un gang comme organisation terroriste peut renforcer les moyens de le combattre. Mais aucune étiquette, aussi sévère soit-elle, ne protégera la population si elle n’est pas accompagnée d’enquêtes, de poursuites, de coopération internationale et d’une véritable stratégie de sécurité sur le terrain.
Journal la Diaspora
