Le magazine Society vient de publier un reportage d’un journaliste étranger sur la situation haïtienne, qui témoigne d’un triple biais narratif. Cela soulève la question de l’éthique journalistique et des effets d’une mise en récit sans analyse.

Le dernier numéro du magazine Society propose deux récits sur Haïti [1]. Celui, « Récit d’un naufragé », de Widlore Mérancourt, journaliste haïtien de qualité, travaillant pour le média en ligne AyiboPost [2] n’est malheureusement pas accessible dans son entièreté. Le second, « La chute de Port-au-Prince », est de Juan Martínez d’Aubuisson [3].
Un triple biais narratif
« La chute de Port-au-Prince » soulève la question des effets d’une mise en récit sans analyse. Et des conditions d’une éthique journalistique. Écrit à la première personne, le journaliste étranger met dramatiquement en scène les risques et dangers qu’il court durant quelques semaines « sur le terrain », dans les rues de la capitale, Port-au-Prince, en prise avec la violence des bandes armées. Le récit est illustré de photos : « Un corps brûle dans les rues de Port‑au‑Prince », un « chef de gang », « Une femme en pleurs lors d’un enterrement », « Les restes d’une famille assassinée », « Un membre d’un gang, âgé de 14 ans », etc.
Ce récit manifeste un triple biais narratif. Le premier est celui de la place et du rôle de l’auteur ; place et rôle jamais questionnés et qui renvoient plus globalement aux conditions de production et de réception de son travail. Il semble que le journalisme ne se sente pas concerné par la réflexion qui se développe depuis quelques années au sein du milieu universitaire autour de l’« extractivisme épistémique » [4]. Le concept entend traduire l’extraction d’informations dans des sociétés du Sud à des fins de synthèses à destination d’un public au Nord, sans reconnaître l’apport des acteurs et actrices du Sud ayant contribué à ses recherches et sans leur rendre compte des résultats. À l’instar de l’humanitaire pressé, le journaliste passerait-il ainsi d’une situation de crise à l’autre, sûr de son expertise et des bienfaits de son action, si peu perméable aux aspérités du « terrain » et aux attentes des « locaux » ?
Ce silence est d’autant plus regrettable qu’Haïti fait de longue date l’objet d’un travail journalistique intense et fortement indexé sur la violence et les victimes, les crises et catastrophes, le « chaos » et l’humanitaire. Qui plus est, l’auteur raconte comment il fut doublement pris à parti et menacé comme blan et comme journaliste au cours d’une manifestation. L’absence d’interrogation – pourquoi cette agressivité ? –, l’accent mis sur « la foule » et l’émotion, dans un contexte de tension, tendent à suggérer que la violence se généralise, que les actes irrationnels se multiplient et que se préparent des exactions que l’on veut cacher au regard du vertueux journaliste. Impossible pour ce dernier de penser qu’il puisse être considéré sinon comme un ennemi, au moins comme un complice parmi d’autres de cette toile d’araignée internationale – depuis la Maison Blanche jusqu’aux ONG, en passant par les agences onusiennes –, tenue pour partie responsable de l’aggravation de la situation.
Combien de journalistes partis en reportage pour rencontrer un chef de gang, égrener les chiffres, solliciter le témoignage d’une victime ? « Le poids des mots, le choc des photos » ? Paris Match mettait justement en une, dans son numéro du 28 mars 2024, l’un des principaux chefs de gang, Jimmy Chérizier, surnommé « Barbecue », un enfant dans les bras, devant quatre hommes armés, visages cagoulés, prenant la pose. « Haïti : rencontre avec ‘Barbecue’, le seigneur du chaos », titrait la revue. L’exotisme et le folklore au relent colonial convergent dans la figure du barbare montré tour à tour sur ses versants débonnaire et sanguinaire.
Paris Match ou Society publieraient-ils des images montrant un corps qui brûle, « les restes d’une famille assassinée », un tueur doublé d’un violeur bavardant tranquillement avec une vieille dame, dans les rues de Paris ou de Bruxelles ? L’impudeur se décline-t-elle différemment selon qu’on se situe au Nord ou au Sud de l’hémisphère ? Selon que l’on est noir ou blanc, femme ou homme ? Les personnes nommées et identifiées d’un côté deviennent-elles des corps anonymes de l’autre ?
Sans compter que ne sont pas interrogées les conditions qui ont permis aux photographes d’approcher le chef de gang, les arrangements avec celui-ci pour le photographier, sous tel ou tel angle, avec quelle connivence, ni surtout les précautions prises – ou non – pour que ces photos ne contribuent pas à alimenter l’autopromotion d’un auteur de crimes contre l’humanité. Quant aux motivations… Dès les premières lignes, l’auteur du récit annonce être venu à Port-au-Prince à l’invitation d’un responsable du gouvernement transitoire (de plus en plus contesté) pour assister à l’assassinat du principal chef de gang [5].
On voit sous quel angle la situation haïtienne intéresse initialement et prioritairement les journalistes. Cette appétence pour le spectacle ne fausse-t-elle pas leur compréhension et leur empathie ? Est-il totalement incompréhensible qu’une partie de la population haïtienne soit encline dès lors à percevoir les journalistes étrangers comme des profiteurs de guerre, qui se nourrissent des malheurs d’Haïti, entretenant un narratif de la malédiction, de la violence et du chaos figeant les Haïtiens et Haïtiennes dans un rôle de victimes passives, misérables objets d’un regard qui banalise leurs souffrances et hypothèque toute espérance ?
Le deuxième écueil du récit de Society relève de la focale mise sur les effets les plus spectaculaires de la situation haïtienne : le massacre commis par un des leaders des bandes armées se réclamant du vaudou, d’un côté, le groupe d’autodéfense, Bwa Kale, d’un quartier emblématique, de l’autre. Une focale qui doit être questionnée dans ce qu’elle met en avant et dans ce qu’elle passe sous silence. Il n’est assurément pas neutre d’insister sur la violence – bien réelle – sans en expliciter le terreau social et l’instrumentalisation politique, et en taisant l’auto-organisation quotidienne et collective des Haïtiens et Haïtiennes qui leur permet justement de résister à l’insécurité et explique en retour que le pays tienne encore debout. Ce n’est pas seulement que l’on ne raconte pas l’histoire par le même bout, c’est surtout qu’il s’agit d’une autre histoire, avec d’autres enjeux et d’autres protagonistes.
Le troisième biais narratif est l’absence d’analyse. Le récit suffirait à lui seul, tout en laissant transparaître des éléments d’explication. Après avoir mis en place un décor plus ou moins pittoresque, chassé les acteurs et actrices de la scène et installé une atmosphère dramatiquement violente, on peut alors se laisser aller, comme l’auteur de l’article en question, à une réflexion aussi profonde que vaine sur le présupposé destin d’un pays : « Haïti n’a cessé de mourir d’une mort lente et douloureuse. Son histoire est la grande parabole de ce qu’il se passe quand on laisse libre cours à la violence » [6].
La part manquante
À l’heure de la montée en puissance du nazisme, le dramaturge et poète allemand, Bertolt Brecht, écrivait qu’il fallait écrire la vérité en tant que combat à l’encontre de la non-vérité et en tirer toutes les conséquences pratiques. Si on ne cherchait pas à comprendre et à expliquer comment et pourquoi on en était arrivé là, la barbarie apparaîtrait comme une catastrophe naturelle dont il ne nous resterait qu’à subir la fatalité et on en resterait aux « bavardages de la barbarie qui vient de la barbarie » [7].
N’en va-t-il pas ainsi de ces mises en récit de la situation haïtienne qui font l’économie de toute analyse ? Si ce n’est qu’elles sont précédées en Haïti par des clichés, des tics de langage, des réflexes intellectuels et des fétiches narratifs qui tiennent lieu d’analyse. Pays maudit ou ingouvernable, population corrompue ou incapable, selon le caractère et l’inclination de chacun et de chacune. L’article de Juan Martínez d’Aubuisson va jusqu’à déjouer les explications mises en avant par les organisations haïtiennes, en soulignant l’incompréhension de Rosy Auguste Ducéna, l’une des responsables du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), qui a avancé l’idée que la terreur était une manière de gouverner et la « gangstérisation de l’État » une « nouvelle forme de gouvernance » [8]. Le journaliste n’en dira rien. Trop complexe, pas assez intuitif ? En fin de compte, le refus de l’analyse est le marqueur d’une dépolitisation.
Par ailleurs, une affirmation fausse qui n’est pas sans conséquence se glisse dans ces pages. L’auteur présente en effet la « Task Force » en charge de l’élimination du principal chef de gang – raison initiale de son reportage – comme un groupe de policiers sous les ordres du Premier ministre. Or, il s’agit en réalité d’un terme générique sciemment utilisé pour occulter en son sein le rôle central de Vectus Global, une entreprise militaire privée, à la tête de laquelle se trouve Érik Prince, le fondateur de Black Waters. Cette société a été engagée en mars 2025 par le gouvernement transitoire sans qu’on ne sache rien des termes du contrat.
N’est-il pas plus urgent et pertinent de réaliser un travail journalistique d’investigation sur cet acteur privé occulte et sur son rôle de catalyseur d’une gouvernance internationalisée qui piège Haïti dans un cycle de dépendance et d’ingérence ? Le fait est passé sous silence. De même que la provenance des armes des gangs – les États-Unis dans leur quasi-totalité –, malgré l’embargo onusien et les inquiétudes quant à la stratégie des drones kamikazes qui font de nombreuses victimes civiles [9].
Du sang, des larmes et des frissons
L’accroche du magazine pour présenter « La chute de Port-au-Prince » donne la clé de lecture : « Vous avez frissonné devant la lutte de tous contre tous dans le monde postapocalyptique de The last of us ? Attendez de découvrir la lutte de tous contre tous dans le monde contemporain de Port-au-Prince ». Le rôle des journalistes reviendrait à formater la crise haïtienne afin qu’elle corresponde à une bonne série américaine qui nous procure des frissons. La guerre des gangs contre la population et la résistance des mouvements sociaux deviennent « la lutte de tous contre tous » ; la terreur et les viols collectifs, un effet dramatique. Et le récit de Juan Martínez d’Aubuisson de s’achever sur la victoire annoncée des bandes armées et la défaite de la société haïtienne.
L’indifférence a fait place à l’impuissance. Mais le récit date du printemps 2025 et la capitale n’est pas (encore ?) tombée. La population continue de résister. Y compris contre le spectacle défaitiste et le bavardage compassionnel. On a tant parlé impunément d’Haïti, qu’il est impossible d’écrire sans chercher à déjouer la paresse intellectuelle, à avancer des pistes d’explication et à ouvrir des perspectives, aussi fragiles soient-elles. Il y va d’une certaine éthique du regard et de l’écriture. Une éthique qui fait des Haïtiens et Haïtiennes non les objets d’un spectacle à sensations fortes ou de je ne sais quelle parabole maudite, mais les sujets d’une histoire et d’une action qui nous engagent.
